dimanche 15 septembre 2019

310 - Le moine et le cordonnier


Pour notre plus grand plaisir, certaines chansons traditionnelles exploitent un filon qui a fait la renommée du théâtre « de boulevard » avec son triangle infernal : le mari, la femme, l'amant. Quand, en plus, ce dernier rôle est tenu par un ecclésiastique, personnage dont il est assez mal vu de se moquer ouvertement, il s'ajoute à la gaudriole une forme de satire sociale qui ne peut guère s'exprimer autrement.
Notre chanson est localisée dans le bourg d'Escoublac (Escoubia) qui n'est plus aujourd'hui qu'un quartier de la grande station balnéaire de la Baule. La saison estivale vient juste de se terminer. Gageons qu'à l'époque où a été composée cette saynète le front de mer était beaucoup moins fréquenté.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

Au théâtre, le retour précipité du cocu, généralement ponctué d'un « ciel mon mari ! », se traduit par un jeu de cache-cache dont l'accessoire principal est la penderie. Dans la société rurale des siècles précédents, penderies, placards et dressing-room n'avaient pas encore été inclus dans l'habitation. En revanche chaque maison disposait, en guise d'ameublement principal, d'un coffre. La maie fait bien souvent office de fourre tout, de la garde robe au vaisselier, du moins avant que des meubles spécialisés ne remplissent ces fonctions. La maie sert parfois de table aussi bien que de buffet. Ce qui explique qu'elle soit d'une taille conséquente et permette d'y cacher un adulte.
Le père trouve au moins un allié dans cette chanson. Le petit enfant est tout fier de dénoncer la présence de l'intrus. Cette situation ne nous est pas inconnue. On la retrouve, de manière dramatique cette fois, dans la chanson de l'empoisonnement du mari (cf chanson n°224 en novembre 2017).
La vengeance du mari trompé se porte sur le religieux, tantôt présenté comme moine ou comme curé. Ceci prouve bien que ce sont les travers des hommes d'église qui sont principalement dénoncés. D'autres corporations sont régulièrement visées dans ces chansons, en particulier les meuniers ou les tailleurs dont le caractère débauché est souvent rapporté.
Dans d'autres versions de cette chanson quand ce n'est pas le petit enfant qui vend la mèche, c'est le chien qui flaire une présence étrangère. Mais à chaque fois l'aventure se termine par une transaction pécuniaire. Après avoir flanqué une trouille mémorable au moine, le mari est en position de force pour rentabiliser sa situation de cocu.
Si les amants sont généralement issus de ces mêmes milieux, d'une chanson à l'autre les maris appartiennent toujours à des corporations d'un milieu social très modeste : cordonnier ou sabotier le plus souvent. En matière de métiers peu valorisants, le folklore anglo-saxon nous offre une chanson similaire avec un taupier (the molecatcher). Surprenant l'amant de sa femme il veut lui aussi le faire payer. Mais devant la modicité de la somme l'amant se console en se disant que chaque visite ne lui a finalement pas coûté trop cher. Pas très moral ! Mais ce sera, pour aujourd'hui notre façon de protester contre le brexit.

interprètes : Annick Mousset et Isabelle Maillocheau
source : Fernand Guériff – le trésor des chants populaires folkloriques du pays de Guérande, tome 3, page 158 - « chanté par Mme Villais, d'Escoublac, d'après sa grand-tante Mahé, et par la mère Morin, fermière ».
catalogue P. Coirault : 9209 le curé dans la maie

C'est au bourg d'Escoubiâ, p'tit cordonnier l'y a (bis)
Il a t'une femme qui n'est pas à lui (ou : qui est trop jolie)
Les curés et les moines sont tout le temps chez lui

Par un lundi matin le p'tit cordonnier s'en va (bis)
Prit une paire de bottes, la mit dans son bissâ (bis)

Pour lui jouer un tour, est revenu le même jour (bis)
« Ouvre moi la porte femme promptement !
J'ai la goutte à la jambe et la fièvre me prend ! »

N'est pas sitôt rentré, demande le curé (bis)
« Le curé mon père, il est dans la maie,
En place ordinaire où ma mère le met

Liez, liez mes bœufs, liez les promptement (bis)
Je par à Guérande, vendre la maie et tout dedans
J'en trouve six pistoles, ou je fous le feu dedans

Y'a pas de feuilles sur l'arbre qui tremblaient plus fort
Que le pauvre moine qui respirait la mort
« Ouvre moi la porte, p'tit cordonnier joli,
J'irai plus voir femme qui aura mari

dimanche 8 septembre 2019

309 - Les filles de Saillé


S'il est un domaine où la chanson traditionnelle assure la parité, c'est celui de la boisson. Les femmes aussi savent lever le coude. Toutefois, si l'ivrognerie masculine produit plus de situations dramatiques c'est du coté de la gaudriole que penchent les excès de ces dames.
Après avoir dépensé sans compter, l'une d'elles se trouve gênée au moment où l'aubergiste présente la note. C'est là qu'on remarque les limites de la solidarité féminine. Heureusement l'impécunieuse peut compter sur l'intervention de son ami qui, après avoir bien profité de la scène, lui évite plus de désagréments.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

Saillé, charmant village de paludiers, n'a pas l'exclusivité de cette chanson. Le type en est répandu aux quatre coins de l'hexagone (1). Toujours prêts à se moquer des voisin(e)s le chansonnier leur attribue des caractères aptes à déclencher la moquerie. C'est le principe du « blason populaire ». Remarquons tout de même que cette chanson se moque toujours des habitantes de petites communes voire de hameaux : Guérigny, Lorry, Maligné, Luthenay, Riaumont, Tinténiac...parfois imaginaires comme ce Bonzin introuvable en Charentes selon Jérôme Bujeaud qui y avait récolté la chanson. C'est aussi le cas de Talenson, localité désignée dans celle que nous avons enregistrée sur notre CD « chants des plaisirs de la table ». Ce patronyme vient du pays de Chateaubriant et fait écho au Balensac entendu un peu plus haut du coté de Bain de Bretagne.
Certaines de ces chansons débutent tout simplement par la formule « les filles de chez nous ». Ce n'est pas faire injure au village de Saillé que de le classer dans ces endroits « fantaisistes ». La réputation de Saillé n'est plus à faire : haut lieu de traditions, il suffit pour s'en convaincre de remarquer la fréquence de son apparition dans les chansons que nous avons déjà publiées ; et pas seulement du fait de son célèbre curé folkloriste.
Bref, les filles de Saillé se payent du bon temps. Parmi toutes les pochardes repérées dans le répertoire traditionnel, elles tiennent le haut du pavé :
Elles ont bu trente six pots, pintes et chopines
Seules les filles de Chantrans (2) font mieux : 80 pots pour faire passer 80 pains et un fromage. Mais on ne sait pas combien elles étaient à table ! Hormis ces exceptions, la norme habituelle de ces beuveries c'est 14 pots, pintes ou chopines, 14 plats différents et...une génisse. Ce chiffre quatorze paraît symbolique. Il signifie uniquement « beaucoup ». Probablement présent dans la chanson type originelle, ce chiffre a été repris dans la pluspart des versions. Ce n'est là bien sur qu'une supposition car nous ne connaissons pas l'origine exacte de cette chanson. Tout au plus, grâce à Puymaigre (3), connaissons nous l'existence d'une situation identique : « Auricoste de Lazarque nous apprend que dans la Jeune Mercière, comédie de Legrand, jouée à Lyon en 1694, on fait allusion à une aventure de ce genre : Oui, messieurs leurs galants les laissent en otage, Pour payer leur repas elles mirent en gage une bague, un collier, un cotillon fort beau, ne pouvant pas trouver crédit chez Funereau. »
La Guerdiche – un terme dont nous n'avons pas trouvé d'équivalent dans les parlers locaux (4) - c'est habituellement la plus jeune, ou la plus petite. Dans certains endroits elle se nomme Catherine ou Perrine. Peut-on imaginer un embryon de morale dans cette chanson qui ne l'est guère ? Jeunes filles, ne suivez pas le mauvais exemple de vos aînées débauchées ? C'est peut être donner trop de signification à un simple amusement.
Pour les amateurs de danses traditionnelles, signalons qu'une des versions collectées par Millien dans le Nivernais – Les filles de Luthenay - connait aujourd'hui une certaine popularité grâce à quelques groupes folk du centre-France qui en on fait une scottische. Ce qu'elle n'était manifestement pas à l'origine. Notre version paludière ne paraît pas se prêter à la danse ; juste à la plaisanterie.
Voilà donc une aventure qui finit bien, tout comme pour d'autres bonnes buveuses : Les filles de Campbon (chanson n°247 - avril 2018). Mais ici, pas besoin d'absolution, pas de pénitence où il faut embrasser le curé, juste penser à remercier le petit ami ?

notes
1 – Oui, on sait ! Pas complètement nuls en géométrie. C'est juste une figure de style
2 – c'est dans le Doubs. La chanson a été publiée par Garneret (chansons populaires comtoises, vol. 2)
3 – cité par Puymaigre dans : chants populaires recueillis dans le pays Messin (1881) page 75. Ernest Auricoste de Lazarque est un collecteur ayant lui aussi travaillé sur la région de Metz.
4 – proche de godiche (pas dégourdie) et de guerdin (avare), mais sans équivalent dans les différents lexiques de notre connaissance

interprètes : Annick Mousset, Isabelle Maillocheau, Béatrice Denoue
source : collecté par Gustave Clétiez, vers 1880 – publié par Fernand Guériff dans le « trésor des chansons populaires folkloriques du pays de Guérande », tome 1, page 197
catalogue P. Coirault : 11002 le galant généreux (Beuveries, ripailles de femmes et de filles)
catalogue C. Laforte : I, L-08, les filles au cabaret

Ce sont les filles de Saillé, Grand Dieu qu'elles sont jolies
Elles vont se promener, Jusqu'au Croisic
Lon lonla dérida
Les Saillotines
Sont descendues chez Chédanneau, pour boire chopine
Elles ont bu trente six pots, pintes et chopines
Elles ont mangé un bœuf gras, panse et les tripes
Tout le monde avait de l'argent, hors la Guerdiche
Faut lui ôter son jupon blanc, et sa chemise
Son amant qui était là se mit à rire
J'ai de l'argent dans mon gousset, c'est pour ma mie


vendredi 30 août 2019

308 Là-bas dessous un frêne


C'est à nouveau au territoire de la Brière que nous empruntons la chanson de cette semaine. Peu présent dans les collectes anciennes, ce répertoire a commencé a être enregistré après la seconde guerre mondiale. La ronde que nous vous proposons fait partie des documents rassemblés dans les enquêtes menées par les chercheurs des ATP (musée des Arts et Traditions Populaires). Quelques rares enregistrements ont été publiés sur disque. D'autres ont attendu des années avant de pouvoir se trouver à disposition du public. Comme l'original de notre chanson, Ils sont maintenant accessibles sur la base Dastumedia.
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vendredi 23 août 2019

307 - Le matin je me lève (La Pernette)


L'a-t-on assez entendue cette Pernette qui veut son ami Pierre qui est dans la prison ! Et sa rengaine de refrain en tra la la la, gommant le caractère dramatique de la situation ! Dommage que ce “Ne pleure pas Jeannette” ait fait oublier la romance tragique de notre Pernette.
Ce n'est pas seulement pour se démarquer de cette version trop entendue que nous en avons choisi une qui s'en éloigne par le texte comme par la musique. C'est aussi pour mettre en valeur le répertoire d'un pays riche en traditions: la Brière. Suivez nos actualités et ne manquez pas le ciné concert “Brière en chantée” (1). En attendant, découvrons ensemble cette chanson.
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vendredi 16 août 2019

306 - Noël nantais


Est-ce un effet du dérèglement climatique qui nous vaut une chanson de Noël en plein milieu de l'été ? Si vous fréquentez régulièrement ces pages, vous savez que nous aimons bien publier des textes hors saison. Et puis quoi de mieux qu'un bon vieux noël pour combattre les effets de la canicule.
Ce chant populaire provient des recherches de Bernard de Parades pour son étude « Nantes la bien chantée », projet dont nous avons pris la suite. Le texte est issu d'un recueil de noëls anciens de Nantes (1).
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vendredi 2 août 2019

305 - Les métamorphoses


C'est un ouvrage entier qu'il faudrait pour faire le tour de cette chanson, probablement l'une des plus anciennes qui soit parvenue jusqu'à nous. Alors, pensez si dans le cadre d'un blog nos propos se limiteront à quelques réflexions sur ce qui est un des thèmes les plus populaires de la tradition orale, dans nos régions comme dans l'ensemble des pays européens.
C'est une chanson dialoguée, qui est ici confiée à une chanteuse et un chanteur, ce qui n'est pas l'usage courant ; tous les couplets sont habituellement chantés par le ou la même interprête. Bienvenue dans un monde ou la poésie populaire se nourrit de fantastique et d'imagination.
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vendredi 19 juillet 2019

304 - T'endors-tu, Jeannette

Pour une fois c'est au refrain de la chanson que nous empruntons son titre. Il faut bien dire que le nombre de chansons qui débutent par Quand j'étais chez mon père pourrait prêter à confusion. Mais si vous êtes attentifs (et suivez ce blog depuis son début!) vous reconnaîtrez facilement un thème que nous avons déjà publié : celui de « La fille et la caille »(1).
Si nous en choisissons une seconde version ce n'est pas pour le plaisir de jouer au jeu des 7 différences. C'est qu'il y a encore beaucoup à découvrir avec cette chanson, plus intéressante qu'elle ne paraît au premier abord.
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vendredi 5 juillet 2019

303 - C’est un jeune militaire


Serait-ce avec un bel esprit d'à propos que nous aborderions la fête nationale en chantant les militaires ? Non point ; Si le jour du quatorze juillet vous restez dans votre lit douillet et que la musique qui marche au pas cela ne vous regarde pas, inutile de vous alarmer. Cette chanson parle de militaires mais sans arrière pensée militariste.
Ce n'est même pas un chant de marche ; plus souvent ses paroles ont servi à faire danser en rond, en particulier en pays nantais. C'est une histoire d'amours contrariées en un temps où les parents s'imaginaient mettre fin à une liaison en enfermant une jeune fille au couvent ou dans une tour. La chanson traditionnelle n'hésite pas à fustiger ces méthodes archaïques et leur inutilité.
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vendredi 28 juin 2019

302 - Le canon du Pouliguen


« Cré vains dieux, voila l'été, les vacanciers vont arriver ». C'est les vacances, c'est la transhumance (1)...et c'est le moment pour nous de glisser parmi les trésors de la tradition populaire quelques petites - et parfois intéressantes - compositions à la gloire des plages de notre littoral. C'est ainsi que nous passons, depuis notre publication de la semaine dernière, d'une chanson immémoriale et diffusée au loin, à une chansonnette plaisante mais d'un intérêt purement local. La tradition orale est loin d'être uniforme. C'est même ce qui fait tout son intérêt. Elle parle de la vie des gens : leurs amours, leurs drames, leurs aventures et aussi leurs loisirs !
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vendredi 21 juin 2019

301 - Les trois garçons de Nantes


L'objectif de nos publications est de mettre en valeur le répertoire traditionnel d'un territoire correspondant plus ou moins aux limites du département de la Loire-Atlantique. Mais les chansons, comme toutes les traditions orales, se moquent des limites administratives. Cela nous entraîne donc a dépasser quelque peu ces limites.
Cette fois nous nous sommes éloignés de quelques kilomètres supplémentaires; quelques milliers, en fait. Cette aventure de trois voyageurs nantais sauvés d'une mort certaine par une servante d'auberge a franchi la grande bleue. Nous sommes allé la chercher jusqu'en Ontario !
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vendredi 14 juin 2019

300 - A nous le pompon


Vous allez écouter la 300ème publication de ce blog. Pour franchir dignement ce cap il nous fallait une chanson marquante, une de celles qu'on n'oublie pas. Le texte que nous vous proposons n'a pourtant rien d'exceptionnel. Cette histoire est certainement l'une des plus présentes dans la tradition orale quelle que soit la région. Son déroulement est sans surprises et aboutit généralement à une morale du genre « mieux vaut tenir que courir ».
Cette chanson a pu se transmettre avec quantité de refrains différents. Celui ci est rare ; c'est ce qui fait tout son charme, et, croyez nous, vous n'êtes pas prêts de l'oublier !
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vendredi 7 juin 2019

299 - La tante


Voilà une affaire qui ne paraissait pas si mal engagée. Deux amoureux, un jardin, une atmosphère parfumée à la lavande ou la rose blanche, selon les endroits ou les saisons. Une demande en mariage se profile à l'horizon. Et puis soudain tout se gâte. Voici qu'intervient un personnage dont le rôle n’apparaît pas clairement. De quoi se mêle cette tante qui prétend empêcher l'union de deux tourtereaux ? Cette fois l'horizon se bouche et on sent que les portes du couvent vont bientôt se refermer.
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vendredi 31 mai 2019

298 - Le miracle de la fille muette


A chaque semaine son miracle ; et comme il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints nous délaisserons cette fois Saint Nicolas pour laisser la vedette à la Vierge Marie. Une jeune fille muette bénéficie d'une guérison soudaine après l'avoir rencontrée. Cet événement miraculeux qui stupéfie ses parents est réalisé en échange, symbolique, d'un agneau. Pas de chance pour la bergère qui ne survit pas longtemps après avoir retrouvé la parole, mais gagne sa place au paradis !
Pour écouter la chanson et lire la suite :

vendredi 24 mai 2019

297 - Le nourrisson brûlé


Et revoilà notre bon Saint Nicolas; Vous l'avez apprécié dans l'affaire des enfants au saloir (1), vous allez l'adorer dans cette nouvelle complainte qui allie le drame humain et l'intervention divine.
Qu'a donc fait la nourrice pour protéger l'enfant du froid ? Placer le berceau près d'une cheminée, ou mettre directement une chaufferette dans le lit. Est-ce un simple accident domestique ou faut-il y voir une métaphore sur le thème des cendres. Pourtant, grâce à l'intervention du saint protecteur, exceptionnellement, la chanson finit bien.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

Nous nous sommes basés sur la version de cette complainte chantée par Madeleine Hervy à la Chapelle des Marais. Comme souvent dans les grandes complaintes le texte collecté omet quelques détails que nous allons rechercher dans d'autres collectes.
Premier épisode: La nourrice qui s'est endormie et retrouve à son réveil un enfant mort “entre ses bras”. Cela ne veut pas dire qu'elle l'aurait étouffé, ce qui est pourtant suggéré dans certaines versions. Ce qui justifie le titre de la chanson c'est soit qu'il serait tombé dans l'âtre, soit qu'une chaufferette aurait mis le feu à son berceau. Mais ces détails, qui ne sont que rarement donnés, ne sont pas de la première importance. C'est le résultat qui compte; une faute professionnelle qui va la pousser au désespoir. La chanson enchaîne directement sur cette solution finale. Mais c'est là que vient souvent se placer un second épisode qui nous en apprend un peu plus sur le contexte.
Ainsi avant de se précipiter à la rivière, la servante est obligée de justifier ses pleurs auprès du roi de la reine ou d'un de leurs pages. Ce deuxième épisode nous apprend donc au passage qu'elle est la nourrice d'un « royal baby » Lisa, Isa ou Isac (2), est fréquemment désignée comme “le Dauphin” (ou la Dauphine). Comme ça sent le brûlé, une explication est vite trouvée.
Les souliers de l'enfant
Dans le feu qu'ont brûla !
Ne pleurez point, nourrice,
D'autres on li fera.
Une formule qui rappelle celle utilisée dans d'autres complaintes (3).
Intervient donc maintenant le grand Saint Nicolas, ressusciteur d'enfants qui n'en est pas à son premier miracle. Il a entendu l'appel de la servante qui sert de refrain à la chanson. Il lui rappelle au passage que vouloir mettre fin à ses jours n'est guère recommandé par la religion. L'intervention divine déléguée au saint patron des enfants (entre autres) nous vaut donc une fin heureuse ce qui n'est pas si fréquent dans les complaintes.
Dans son “Romancero populaire de la France”, Doncieux, qui n'était jamais en manque d'imagination, nous trouve une origine lorraine pour cette chanson sur la base d'un thème catalan, où le miracle est attribué à la Vierge. Le voyage entre Montserrat et Saint Nicolas de Port (54) y est même justifié. C'est à peine s'il nous manque l'itinéraire Mappy et les coordonnées GPS. Plus sérieusement, Doncieux suppose qu'un dévot ait un jour insinué son saint favori dans le miracle du nourrisson brûlé. Et comme le culte de cet évëque, originaire de Turquie, a pris naissance en Lorraine...!
Il est bien possible que cette légende ait subi quelques transformations puisque certaines relations du drame ne mentionnent pas l'intervention du saint. Par exemple: la nourrice y est parfois accusée d'avoir laissé l'enfant s'étouffer. Au moment où elle va être pendue, l'enfant se met à parler. On se situe à la frontière entre magie et religion ce qui n'est pas très étonnant quand on sait combien de légendes païennes ont été récupérées ou détournées par la religion, calquant ainsi la foi chrétienne sur certaines croyances populaires.
Vous pouvez entendre la version originale de cette chanson sur le disque “Grandes complaintes de Haute-Bretagne” que nous avons co-édité en 1998 avec ArMen, la Bouèze et le Groupement culturel Breton des Pays de Vilaine.
Quand à notre héros, Saint Nicolas, nous risquons fort de le retrouver au détour d'une autre complainte. Toujours pour citer Doncieux “il n'y a trace du prodige de ce nourrisson brûlé et ressuscité dans aucune vie de Saint Nicolas, ancienne ni moderne”. Mais ce n'est pas cela qui a pu dissuader la chanson populaire de lui attribuer divers miracles. Alors ne manquez pas les prochains épisodes.

notes
1 - chanson n° 276 de ce blog, en novembre 2018
2 - pour les versions bretonnes. Dans une chanson recueillie en Lorraine par Westphalen, l'enfant s'appelle Gérard !
3 – Elle est employée dans les chansons recueillies par A. Millien et rappelle les dénégations de la mère dans la complainte du Roi Renaud: Mais pourquoi, mère m´amie, pour un linceul pleurer ainsi? Quand Renaud de guerre viendra, plus beaux linceux on brodera


interprète : Janig Juteau
source : Madeleine Hervy, de Mayun en La Chapelle des Marais, enregistrée en 1992
catalogue Coirault : la nourrice et l'enfant du roi 8307
catalogue Laforte : Le nourrisson brûlé (I, A-08)

C’est la belle nourrice qui nourrissait Lisa (bis)
La nourrice, elle s’endort, Lisa entre ses bras
Seigneur, sauveur, aidez-moi, ne m’abandonnez pas

La nourrice, elle s’endort, Lisa entre ses bras (bis)
Et quand elle se réveille, en cendres la trouva
Seigneur, sauveur…

Elle prend vite du linge, se noyer elle s’en va

Dans son chemin rencontre le grand Saint Nicolas

Où t’en vas-tu nourrice, où vas-tu de ce pas

Je vais à la rivière pour y laver mes draps

Tu mens, tu mens, nourrice, te noyer tu t’en vas

Retourne-toi, nourrice, tu trouveras Lisa

Lisa est dans son ber qui te tend les deux bras

Voici le grand miracle que fit Saint Nicolas.


vendredi 17 mai 2019

296 - C’était un petit avocat


L'avocat n'a jamais le beau rôle dans les chansons traditionnelles, où il apparaît fréquemment. C'est lui qui tient souvent le rôle du cocu dans les histoires de maumariées. Souvent il s'y comporte d'une manière odieuse. Il est toujours récusé dans les énumérations de métiers qui constituent la trame des choix d'un mari. Il n'est guère à son avantage non plus dans quelques chansons que nous avons déjà publiées (1), à commencer par la dernière en date : la bique au parlement. Ses nouvelles aventures ne vont pas redorer le blason de la profession. Avarice, roublardise, luxure...à tous ces défauts s'ajoute la gourmandise.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

samedi 11 mai 2019

295 - Mai 68 à Nantes


Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ! Sans vouloir jouer les anciens combattants, il nous fallait bien commémorer des événements marquants de notre histoire. Ce ne sont ni les tranchées ni la ligne Maginot mais, plus près de nous, un ensemble de faits qui font date : il y a un avant et un après mai 68.
D'habitude on profite des chiffres ronds pour ces commémorations. Tant pis ; ce sera le cinquante et unième anniversaire et nous avons pour cela plusieurs raisons.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

vendredi 3 mai 2019

294 - Les dames de Paris


Nous persistons à vous présenter des chansons très colorées même si plusieurs d'entre nous ne peuvent pas les voir en peinture ! Le propos de cette chanson est assez banal. On a déjà entendu ailleurs ces formules attribuées à un rossignol latiniste à propos des valeurs comparées des hommes, des femmes et des jeunes filles. Ce qui fait tout le charme de cette chanson c'est, avant tout, son refrain. Attention, sous des dehors simples se cache une complexité sur laquelle bien des langues ont fourché. Ce refrain, on l'aime ou on le déteste mais il ne peut laisser indifférent. C'est une espèce de défi. A vous de le relever.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

vendredi 26 avril 2019

293 - Les couleurs


Voici un texte qui va nous en faire voir de toutes les couleurs...et tourner en rond.
Pour ce qui est des couleurs il serait hasardeux d'attacher trop d'importance à leur signification. Comme chacun le sait (1), symbolique et utilisations des couleurs ont pu varier considérablement selon les époques. Il en est de même pour la danse. Car si c'est bien une chanson à danser que nous avons choisi cette semaine, nous ne savons plus à quel type de ronde elle pouvait être associée et sommes donc amenés à raisonner par analogie.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

samedi 20 avril 2019

Trophée Jean Rivalant


Comme les années précédentes, Dastum 44 a décerné le prix Jean Rivalant dans le cadre de la 18ème assemblée du Bourg de Batz, organisée le 13 avril par le cercle celtique des paludiers. Ce concours ouvert à tous les chanteurs en solo, duo, accompagnés ou non...se joue sur quatre interprétations : mélodies, chants à la marche, rond et bal paludier.
Pour cette année 2019 les résultats donnent :
1 er : Christophe COURBET
2 ème : Rémy VACHON
D'autres concours ont eu lieu le même jour, dont nous vous donnons aussi les résultats
pour lire la suite :

vendredi 19 avril 2019

292 - Vive le rossignol (Menteries)


Ce n'est pas la première des menteries que nous vous proposons. Le genre connaît un tel succès que ce type de texte est présent dans bien des répertoires. D'une chanson à l'autre on repère des constantes ou des thèmes récurrents. L'imagination ou même l'improvisation des interprètes y est toujours bien présente, du moment que le non sens reste la source principale d'inspiration.
Ce n'est donc pas pour le simple plaisir d'enrichir la collection de menteries que nous vous offrons cette nouvelle version. C'est l'originalité de sa structure qui a retenu notre attention.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

vendredi 12 avril 2019

291 - Alléluia pour les maçons


Noël au balcon, Pâques en chansons, c'est ce que dit le proverbe ; ou à peu près ! A l'approche de la grande fête religieuse, c'est à l'influence réciproque entre cantiques et chansons populaires que nous allons nous intéresser.
L'omniprésence de la religion dans toutes les activités humaines des siècles passées a eu, bien entendu, des répercussions sur les traditions populaires. Noëls, Passion, chants de quête, vies des saints...constituent une part non négligeable des répertoires. Mais c'est l'utilisation de la musique religieuse et son détournement à des fins de divertissement qui est perceptible au travers de cet Alléluia.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

vendredi 5 avril 2019

290 - La joyeuse veuve


Pas de pitié pour les maris ! La chanson traditionnelle réserve parfois un sort funeste aux époux que l'on voit partir sans regret. Certains finissent grillés dans leur paillasse ou bouffés par le chat, d'autres sont envoyés à la tannerie pour faire de leur peau une descente de lit. Sans parler des victimes de bouillons d'onze heures et autres décoctions guérissant définitivement de tous les maux. Dans cette chanson, c'est la médecine officielle qui se charge d'accélérer le processus, brocardant au passage une profession qui nous paraît aujourd'hui fort honorable mais dont on se méfiait énormément jadis. Dans cette affaire, la déclaration d'amour de la veuve n'est rien moins que suspecte.
Pour écouter la chanson et lire la suite :

vendredi 29 mars 2019

289 - Le jardinier du couvent


Et si, pour une fois, on vous offrait une chanson d'amour qui finit bien. En plus cette aventure nous offre un peu de suspens et d'action. Elle est très connue dans toute la Haute-Bretagne (et bien au delà). Vous pourrez en entendre plus de trente versions rien que dans les archives sonores sur le site dastumedia.
Cette histoire de garçon qui se place comme jardinier dans un couvent fait penser à l'un des contes du Décaméron de Boccace. Mais la fin en est différente. Histoire d'amour intemporelle, elle est sans doute très ancienne, mais a trouvé des échos dans tous les siècles (1) et son thème reste très actuel. L'amour finit par triompher des oppositions parentales, que ce soit par la persévérance ou, comme ici, par la ruse.
Pour écouter la chanson et lire la suite

vendredi 22 mars 2019

288 - Dix filles à Nantes (joli bateau )


On dit souvent que les plus courtes sont les meilleures. Plaisanterie mise à part, cette maxime peut-elle s'appliquer au domaine de la chanson ? A plusieurs reprises nous avons déjà tenté de réhabiliter ce genre court tellement présent dans la tradition vivante et si peu dans les collectes anciennes.
Il est difficile de faire plus concis que le texte que nous vous proposons cette semaine. Ce qui ne signifie pas que son contenu soit vide de sens, même s'il laisse une grande part à l'imagination. De même sa mélodie n'est pas moins riche que celles de certaines complaintes. Des filles, des bateaux, des aventures...bienvenue dans le folklore du port de Nantes.
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vendredi 15 mars 2019

287 - Mon père avait une bique


Cette chanson est organisée comme une fable. En utilisant la farce qui conduit une chèvre devant la justice, c'est une satire de tout l'appareil judiciaire qui nous est présentée. Tout comme le clergé, les juges et les avocats sont souvent tournés en ridicule par des chansons aux allures innocentes. La présentation comique permet de critiquer des institutions dont il n'est pas possible de dénoncer ouvertement les travers. La littérature du 15è siècle nous en donne un bel exemple avec la farce de maître Pathelin. La « bique au parlement » fait partie des chants les plus souvent collectés (1) dans toutes les régions et particulièrement dans la notre.
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vendredi 8 mars 2019

286 - La fée Carabosse


C'est une double transformation qui s'opère avec cette chanson, pas si ancienne mais déjà bien folklorisée. La première c'est l'adoption d'un nom, synonyme de mauvaise fée ou méchante sorcière, pour un personnage légendaire antérieur. La seconde c'est la mise en musique de l'histoire et sa diffusion par des chanteurs de tradition orale. Étonnant pour une composition même pas centenaire !
Le thème de la femme transformée en pierre est bien présent dans la littérature populaire, les contes et même la bible (1). Qu'un ecclésiastique soit à l'origine de cette chanson très « païenne » ne nous surprend donc pas. C'est la façon dont elle s'est diffusée qui nous intéressera le plus.
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vendredi 1 mars 2019

285 - Dix lauriers dans Nantes


Nous retrouvons cette semaine un genre déjà abordé ici et qui mérite un peu de considération : les textes courts, très souvent sous forme énumérative, qui servent à accompagner la marche, la danse ou le travail. Les dizaines, peu présentes dans les collectes anciennes, ont retrouvé toute leur place dans la tradition vivante, pour mener les randonnées ou les rondes.
Celle ci met à l'honneur la ville de Nantes et une plante, le laurier, qui fleurit au printemps. Ce n'est pas seulement un effet du réchauffement climatique si nous choisissons de le chanter dès maintenant
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vendredi 22 février 2019

284 - M’y promenant dans la plaine


Dans les commentaires d'une précédente version de cette chanson, un(e) internaute anonyme nous a demandé qui pouvaient bien être les capitaines dont il est question. Ces gaillards qui se permettent de traiter la fille de « vilaine » sont-ils des membres de la « ligue du Lol » ? La chanson n'a retenu que leur anonymat. Ce qui est important c'est la différence de classe entre une fille du peuple (bergère, jardinière...) et des membres d'une aristocratie (prince, capitaine...) sur laquelle se base l'argument de ce type de chansons mettant au prises une « bergère » et un « monsieur ». Ce qui est encore plus intéressant c'est que ces personnages sont trois !
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vendredi 15 février 2019

283 - C’étaient trois jeunes marins


Les retours de guerre sont une source inépuisable d'aventures que la chanson traditionnelle exploite à fond. Après une absence plus ou moins longue le soldat qui retrouve son pays se trouve confronté à des situations sortant de l'ordinaire (sinon ça ne vaudrait pas le coup d'en faire des chansons!). Emportés par la vague des commémorations de la grande guerre, nous avons contribué à cette ambiance en nous penchant sur ce thème. Rassurez vous, la chanson de cette semaine n'a rien à voir avec la Madelon. Elle fait référence à un conflit dont on serait bien en peine de préciser la date. Cette histoire est intemporelle, plus romantique que réaliste.
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vendredi 8 février 2019

282 - O beau mois de mai


Certes, nous prenons un peu d'avance sur le calendrier en chantant dès maintenant le joli mois de mai. Mais, à notre connaissance, la tradition n'a jamais pensé à chanter le vilain mois de février. Pour retrouver tous les mois de l'année reportez vous à la chanson des mois, que nous avons publiée en deux fois sur ce blog (1).
Ce mois de mai est celui des amoureux et celui des petites fleurs des champs. Enfin, c'était ainsi avant que, pour des raisons purement commerciales, on ne décide de faire appel à Saint Valentin pour relancer les affaires des fleuristes et autres marchands de cadeaux. Vous le voyez : on n'échappe pas à l'actualité.
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mercredi 30 janvier 2019

281 - La bague soustraite


Chanson d'amour ou de badinage, la relation qu'elle nous décrit entre les deux amants ne paraît pas très sérieuse. Mais peut être avez vous comme une impression de déjà entendu. En fait, les trois premiers couplets se retrouvent mot pour mot dans une autre chanson qui, au final, ne raconte pas du tout la même histoire. Elle exprime habituellement le refus des parents d'accorder leur fille, trop jeune, à un galant à qui on demande de patienter. Il n'est pas question de cet argumentaire ici. Les deux amoureux sont déjà passés à l'acte et leur querelle a un tout autre motif.
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vendredi 18 janvier 2019

280 - Fontainira joli (le prisonnier des hollandais)


Une histoire de blonde, mais pas dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, c'est ce que nous vous proposons avec cette version d'un tube de la chanson traditionnelle plus connu sous le titre « auprès de ma blonde ». C'est avant tout une belle histoire d'amour contrarié par l'éloignement. C'est aussi le rappel d'une des occupations les plus lucratives des temps anciens, consistant à enlever des personnes pour en obtenir une rançon. C'est, enfin, un texte qui a une résonance particulière dans nos contrées où elle correspond à une aventure vécue.
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lundi 7 janvier 2019

279 - A Méan il est arrivé (l'empêchement des bans )

Nous nous sommes quittés avec un refrain qui proclamait : « buvons, nous en allons ». Nous nous retrouvons avec une arrivée. Toute ressemblance avec un récent déménagement (le notre) serait, bien sur, fortuite.
Avec une entrée en matière qui nous annonce l'arrivée d'un navire dans le port de Méan, on s'attend à ce qu'il soit chargé de blé et que des dames aillent le marchander. Pas du tout ! C'est une toute autre histoire qui débute ainsi. Une histoire d'amour doublée d'un suspense insoutenable : les amoureux seront-ils enfin réunis ?
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