vendredi 31 mai 2019

298 - Le miracle de la fille muette


A chaque semaine son miracle ; et comme il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints nous délaisserons cette fois Saint Nicolas pour laisser la vedette à la Vierge Marie. Une jeune fille muette bénéficie d'une guérison soudaine après l'avoir rencontrée. Cet événement miraculeux qui stupéfie ses parents est réalisé en échange, symbolique, d'un agneau. Pas de chance pour la bergère qui ne survit pas longtemps après avoir retrouvé la parole, mais gagne sa place au paradis !
Pour écouter la chanson et lire la suite :


Des études très détaillées ont été publiées sur cette chanson (1). Nous ne reprendrons pas ici ces commentaires qui vous en apprendrons beaucoup sur l'évolution des mélodies et des timbres. Nous allons nous concentrer sur l'origine de la version que nous avons choisie. Elle apparaît à deux reprises dans les ouvrages de Fernand Guériff : tome 1, page 57 et tome 3, page 84 avec le même informateur pour origine. L'auteur y ajoute quelques commentaires fort intéressants.
« Cette complainte s'inspirerait du miracle de Jeanne Courtel, une petite bergère de la Pressenaye-Kerrien, sourde et muette de naissance. La vierge lui apparut en 1652 et la guérit.(...) la jeune fille mourut peu après sa guérison ».
Cette localisation bretonne pourrait flatter notre chauvinisme si cette complainte n'était pas autant répandue dans toute la francophonie. Elle est connue à peu près dans toutes les régions aussi bien en français qu'en occitan ou en provençal. Elle a émigré outre-Atlantique où les collecteurs l'ont retrouvée près de quarante fois, si on en croit les indications de Conrad Laforte. Rien d'étonnant à cela quand on découvre que ce miracle est repéré aussi bien ailleurs en Bretagne (du coté de Maure de Bretagne) qu'en Auvergne et même jusqu'en Italie. La fréquence la plus élevée de bergères muettes guéries par la vierge est atteinte dans les Pyrénnées, et cela bien avant qu'une certaine Bernadette de Lourdes ne soit à l'origine de ce qui est devenu une attraction mondiale. Ces légendes locales se concrétisent parfois par la demande d'édifier un autel où une chapelle à l'endroit où la « dame blanche » est apparue. Dans la légende chantée, la Vierge ne demande qu'un agneau. La jeune fille doit aller trouver ses parents ce qui leur permet de contater la guérison. Bien sur, leur reconnaissance va bien au delà de la simple offrande d'un élément du troupeau. Mais ce qu'ils ne savent pas c'est qu'en fait d'agneau c'est leur enfant qui est véritablement vouée à la Vierge. Malgré le dernier vers de notre version cette conséquence y est beaucoup moins évidente que dans d'autres où elle est matérialisée par un signe fort :
Dans sa main une lettre qu'y a d'écrit
Qu'elle était la servante de Jésus-Christ
et qui explique parfois très clairement qu'en raison de sa conduite exemplaire, la jeune fille a mérité le paradis.
Fernad Guériff ajoute également quelques remarques sur la musique : « Notre air est à quelques notes près celui de la « captivité de François 1er, donné par la Villemarqué en 1888 dans la revue des traditions populaires (cf Tiersot « la chanson populaire et les écrivains romantiques » p 36... ». Cette mélodie doit vous en rappeler une autre. Pour vous en convaincre, réécoutez la chanson Un drame familial (n°190 de ce blog en mars 2017). Cette histoire du parricide d'un riche marchand, pour des raisons obscures, utilise la même ligne mélodique. Doit on en conclure à l'utilisation d'un timbre commun ? La parenté mélodique entre ces chansons si différentes est peut-être autant due à la similitudes des structures, comme le suggère Marlène Belly dans son étude.

notes
1 - « Le miracle de la muette » : un air, un timbre, une coupe, par Marlène Belly, dans : Autour de l'oeuvre de Patrice Coirault (FAMDT – 1994 – collection Modal poche) - Commentaires de la chanson par Robert Bouthillier sur le livret du disque “Grandes complaintes de Haute-Bretagne” ( 1998 co-édition Dastum 44, ArMen, la Bouèze et le Groupement culturel Breton des Pays de Vilaine). La fille muette: CD 1, chanson 19.

interprète : Janig Juteau
source : Fernand Guériff le trésor des chansons populaires folkloriques du pays de Guérande, tome 1 page 57 – recueilli à Trescalan (La Turballe) en décembre 1949 de « Chechaise » Trimaud
catalogue Coirault : la bergère muette et la vierge - 8301
Catalogue Laforte : la bergère muette (II, B-33)

C'est une fille muette de nos cantons
Prend sa houlette blanche, ses blancs moutons

Quand elle fut sur la lande bien éloignée
Une grande dame blanche vint la trouver

Oh, d'un bonjour, la belle, jeune Isabeau
Voudrais tu m'y donner un d'tes agneaux

Oh oui, oh oui, Madame, je le veux bien
Si mon père et ma mère le veulent bien

La jeune fille s'en retourne à la maison
A son père, à sa mère, conte la raison

Le père aussi la mère bien étonnés
D'entendre leur fille muette si bien parler

Va-t-en lui dire ma fille jeune Isabeau
Le troupeau est à elle jusqu'aux plus beaux

Au bout de la quinzaine l'enfant mourut
Ce fut la bien aimée du fils Jésus


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