vendredi 29 mars 2019

289 - Le jardinier du couvent


Et si, pour une fois, on vous offrait une chanson d'amour qui finit bien. En plus cette aventure nous offre un peu de suspens et d'action. Elle est très connue dans toute la Haute-Bretagne (et bien au delà). Vous pourrez en entendre plus de trente versions rien que dans les archives sonores sur le site dastumedia.
Cette histoire de garçon qui se place comme jardinier dans un couvent fait penser à l'un des contes du Décaméron de Boccace. Mais la fin en est différente. Histoire d'amour intemporelle, elle est sans doute très ancienne, mais a trouvé des échos dans tous les siècles (1) et son thème reste très actuel. L'amour finit par triompher des oppositions parentales, que ce soit par la persévérance ou, comme ici, par la ruse.
Pour écouter la chanson et lire la suite



Nous avons choisi d'utiliser une version collectée par Hervé Dréan dans l'estuaire de la Vilaine. Elle est complétée par un couplet provenant d'une autre informatrice également enregistrée dans la même commune de Marzan. Mais la chanson a été entendue aussi bien dans le pays d'Ancenis que dans le pays de Retz. Bref, sans être un standard du répertoire traditionnel, elle est tout de même assez répandue.
Avant de nous intéresser à l'histoire elle même, relevons deux détails « techniques ». Le premier c'est que la narration débute à la première personne pour se poursuivre comme un récit ordinaire à partir du troisième couplet. Cette forme n'est pas la plus répandue mais encore assez fréquente. Difficile de connaître la raison de ce changement. Second détail : dans notre version, comme dans quelques autres, le premier couplet est plus court. Habituellement, il comporte deux vers d'introduction tels que :
Il faut jouer du violon
pour l'amour d'un jeune garçon
ou encore
Par un beau soir de violon
C’est l’amour d’un jeune garçon
...exemples trouvés dans nos archives sonores. La formule la plus logique, et peut être originelle, pourrait être celle recueillie par Vincent D'Indy dans le Vivarais :
Je vais chanter au son du violon
Les amours d'un joli garçon
Et d'une jeune demoiselle
Dont je ne vous nomme pas le nom...
C'est une autre constante que l'anonymat des deux protagonistes, sur lesquels on apprend parfois bien des choses
C'était la fille d'un négociant
Et le garçon d'un fabricant
dans la version berrichonne recueillie par Barbillat et Touraine (2). Le garçon est parfois « un jeune tambour » (noté par Albert Poulain à Pipriac) et souvent un « jeune homme de qualité », « un riche galant », ou «  le fils d'un baron ». Mais pour justifier la méfiance des parents de la fille il est aussi présenté comme « un coureur de métier », un amuseur de filles pour reprendre les termes d'une autre chanson.
Pourtant, cette fois, l'affaire paraît sérieuse. Malgré la précaution inutile de l'enfermement c'est l'amour qui l'emporte après bien des péripéties. L'habileté du garçon qui sait s'attirer les bonnes grâces de la mère abbesse nous entraîne dans une fuite à l'heure propice de minuit. L'histoire pourrait s'arrêter là et laisser la suite à notre imagination. On sait juste que le lendemain personne n'a pu les retrouver. Nous irons donc chercher la fin dans d'autres versions. Elles sont peu nombreuses à donner les épisodes suivants et nous apprennent généralement qu'un carrosse attendait les jeunes gens à la porte du couvent ; ce qui confirme le statut social du galant. Épisode suivant : le mariage, car il faut que la morale soit sauve. La conclusion, nous ne l'avons trouvée que dans deux versions, dont celle chantée à Pierre Guillard par Mme Ménoret à Oudon (44) :
C'est au bout d'un an et demi
Que Dieu leur a donné un fils
Comme c'est le fruit du mariage
Cela les a rendu contents
C'aurait-il pas été dommage
De laisser la belle au couvent
morale de l'histoire confirmée presque mot pour mot par une autre version notée dans le Queyras par Julien Tiersot. On vous avait prévenus : ça finit bien ; presque trop !
Pour info : Une version de cette chanson a été interprétée par Hervé Dréan sur son premier CD « coureurs de nuit ». Ce disque n'est plus disponible mais vous pouvez toujours obtenir le second « deux hommes de chêne » à cette adresse.

notes
1 - L'histoire d'une jeune sœur s'enfuyant nuitamment avec son amant dans les années 1930 nous a été racontée dans une station balnéaire de la côte de Jade. In-tem-po-rel ! Puisqu'on vous le dit.
2 – et enregistrée par le groupe Malicorne dans les années 70

interprète : Francis Boissard
source : Anne-Marie Rialland et Alphonse Olivier, de Marzan enregistrés par Hervé Dréan entre 1978 et 1983. Publié dans le tome 2 d'Instants de mémoire, pages 60 à 65 (Musique sauvage - 2011)
catalogue P. Coirault : 1203, le jardinier du couvent
catalogue C. Laforte : II, C-10 - le jardinier du couvent

L'autre jour dedans la ville
Dans la ville en me promenant
J’ai rencontré une fillette
De mes amour, j'en ai parlé

Elle me dit en souriant :
Prenez bien garde à mes parents
Car si mon père, si ma mère
Le savaient que j’avais un aimant
Ils me feraient sans plus attendre
m’y enfermer dans un couvent

Le bon papa n’a pas manqué
Dans un couvent il l’a enfermée
A cinq à six lieues de la ville
Où la belle fut recommandée :
Prenez bien garde à ma fille
Car son amant veut l’enlever

Le beau garçon au courant de métier
S’habille en garçon jardinier
A la porte de mère l'abbesse
S'en va demander à loger
Bien le bonsoir mère abbesse
Coucheriez vous un jardinier

La mère abbesse fut bien étonnée
De voir un si beau jardinier
Mais entrez donc mon beau jeune homme
Entrez donc dans notre logis
Vous cueillerez les fleurs d'automne
Celles que notre jardin produit

Le beau galant, tout confus d’amour
Travaille au jardin nuit et jour
Espérant voir(e) sa maîtresse
Soit le soir ou bien le matin
Par un beau jour, elle s’y promène
Avec l’abbesse dans son jardin

Le beau galant s'avance quelques pas
Et la jeune sœur lui dit tout bas :
Venez ce soir à la fenêtre
Celle qui fait le coin du jardin
Je laisserai la porte ouverte
Nous partirons de grand matin

Vers les dix heures, les onze heures ou minuit
Quand tout le monde fut bien dormi
Il a traversé les couloirs, les allées et les avenues
Il a emmené sa maîtresse
Sans que personne ne l'avait vu

Le lendemain au point du jour
On s'aperçoit de ce beau tour
On a appelé la belle
Mais personne n'a plus répondu
Car son amant l'a emmenée
Et elle ne viendra jamais plus.


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