Les bergères s'appellent-elles toutes Jeannette ?; les bergers se prénomment-ils tous Pierre ? Ce n'est pas une règle intangible et c'est sans doute par facilité que ces prénoms reviennent si souvent dans les chansons. Notre siècle si féru de statistiques voit s'allonger la liste des prénoms recensés par l'état civil d'où seuls quelques uns émèrgent, par effet de mode. Les chansons de bergères datent pour la plupart d'avant la révolution. Dans ces temps anciens, le choix des prénoms était plus restreint, dicté par le calendrier religieux et les habitudes familiales. C'est donc avec une des nombreuses « Jeannette » de la tradition orale que nous allons chanter aujourd'hui.
Pour écouter la chanson et lire la suite :
« Jeannette la bergère » porte le n° 12 dans le répertoire des veilles chansons du Pays Nantais, publiées par Abel Soreau. Ce qui veut dire qu'elle figurait en bonne place dans le second cahier imprimé en 1901 par Soreau. Pour mémoire, seuls six cahiers de dix chansons ont été édités de son vivant. Les cinq premiers sont agrémentés d'illustrations de Jacques Pohier. Le reste de ses collectes était resté dans les archives de la bibliothèque municipale de Nantes pour les chansons déjà harmonisées, ainsi que dans les archives du lycée St Stanislas de Nantes pour d'autres. L'ensemble du répertoire, soit 482 textes, a donc attendu jusqu'en 2024 avant d'être livré au public, grâce au travail d'Hugo Aribart et Hervé Dréan, pour Dastum 44.
Grâce à un réseau de correspondants disséminés dans tout le pays nantais, Abel Soreau a pu donner un aperçu de ce qui se chantait dans la tradition populaire en cette fin du 19è siècle. La chanson de « Jeannette » lui a été communiquée par un habitant de la commune du Pin, à la limite du Maine et Loire. Un secteur peu attirant pour les collecteurs, avant que Patrick Bardoul ou Pierre Guillard n'aillent y faire tourner leurs magnétophones à cassette...un siècle plus tard.
Les recherches effectuées par Hugo Aribart et Hervé Dréan ont permis de retrouver les brouillons des publications de Soreau. A l'étude de ces documents, seule la mélodie semble garantie d'origine. Le texte a fait l'objet de nombreuses retouches. En particulier, le dernier couplet est le résultat d'une réécriture. Avant de le publier sous cette forme, Abel Soreau hésitait avec :
Que notre cœur n'est-il
Semblable
au ruisseau
A l'eau pure du ruisseau
Les retouches des autres couplets sont mineures par rapport à cette conclusion en forme de morale. Soreau a-t-il voulu faire une oeuvre poétique en partant de cette chanson ? Son domaine c'était plutot la musique et en particulier la création musicale. Dans son ouvrage sur la musique à Nantes (1), l'organiste Marcel Courtonne (encore un chanoine!) a consacré un article complet à cet « excellent compositeur ». « Faut-il citer les œuvres qu'il écrivit ? Toutes marquées au coin de la distinction et du talent? tous les cantiques sortis de sa plume ? Ils ont gardé leur fraicheur, aussi sont-ils toujours au répertoire des chœurs de chant. » Parlant des « vieilles chansons du Pays Nantais », il ajoute que « tout est remarquable dans ces volumes...Ils émanent de véritables artistes ». De la poésie populaire à la poésie tout court, le pas aurait-il été franchi par Soreau ?
Quoi qu'il en soit, cette chanson est un exercice unique. Parmi toutes les – nombreuses – bergères qui hantent la chanson traditionnelle nous n'avons pu repérer de situation similaire. Christophe Ballard, au 17è siècle, nous a gratifié d'une « bergère Annette » qui
Sur les bords d’un ruisseau
Filoit
sa quenouillette
En gardant son troupeau
Mais elle dialogue avec son berger Tircis (2) quand notre Jeannette se croit obligée d'argumenter avec un simple oiseau qui ne parle même pas latin. A défaut d'avoir le texte originel de cette chanson, on peut admirer sa mélodie et son caractère poétique. Et ne pas hésiter à la chanter ; c'est à cela que servent les réinterprétations de ce blog.
J-L. A.
notes
1 – Un siècle de musique à Nantes et dans la région nantaise – chanoine Marcel Courtonne – librairie Beaufreton (1953)
2 – tout le monde ne peut pas s'appeler Pierrot, surtout quand on s'adresse à un public lettré.
interprètes : Nicole Barbaud, avec Martine Levent et Anne Dagorn
source : Chantée par Pierre Trument, Le Pin, 3 décembre 1894 - Vieilles chansons du pays nantais, Abel Soreau, volume 1 (Dastum 44 – 2024) chanson n° 12, page 70.
Première publication dans Vieilles chansons du pays nantais, 2ème fascicule, Nantes imprimerie – Librairie des écoles, (1901)
1). Jeannette, la bergère, Sur le bord du ruisseau (bis)
Baigne ses petits pieds Dans l'onde limpide,
Baigne ses petits pieds Dans l'eau du ruisseau, L'eau pure du ruisseau.
2). Sur la branche d'un chêne, Un tout petit oiseau (bis)
Lui dit : Ne trouble pas, Douce jeune fille ; Lui dit : Ne trouble pas,
L'eau de ce ruisseau, L'eau pure du ruisseau.
3). J'aime y voir ton image, Entre les verts rameaux (bis)
Et les belles étoil' De la nuit sereine,
Et les belles étoil' Dans l'eau du ruisseau, L'eau pure du ruisseau.
4). Jeannette, la bergère, Répondit à l'oiseau (bis)
L'eau, que troublent mes pieds, Redeviendra pure ;
Le cœur, hélas ! n'est pas Comme le ruisseau, L'eau pure du ruisseau !
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