dimanche 20 septembre 2026

512 - Je ne suis pas venu ici

 Cette chanson est si dansante qu'on en oublierait presque son origine. L'autre raison c'est qu'elle fait référence à des coutumes qui nous semblent bien désuètes. Tout d'abord il y est question du rituel de la demande en mariage et du consentement parental que l'évolution des mœurs ont relégué aux oubliettes de l'histoire. En plus, cette dispute entre sœurs, avec ses traits d'humour caustique, garde en résonnance une autre coutume oubliée : la plantation du mai.

Pour écouter la chanson et lire la suite. 

Si la version que nous avons choisie a été préservée c'est certainement grâce à son utilisation pour faire danser le rond, du coté du Bourg de Batz. Toutefois quelques éléments de cette chanson ont pu disparaître au fil du temps. Il semble bien qu'à l'origine ces couplets faisaient partie des chansons entonnées à l'occasion des fêtes de mai. Dans un temps très lointain, le 1er mai était considéré comme le vrai début de l'année. C'était l'occasion pour les galants d'aller « planter le mai » devant la porte de leur bien aimées et pour celles-ci de leur offrir un « bouquet de mai » selon que la demande était agréée ou non. Bien d'autres versions de cette chanson, recueillies avant la notre, confirment cet état. Le folkloriste Conrad Laforte résume ainsi cette chanson (1) : « Le galant qui plante le mai demande la cadette en mariage, ce qui cause les larmes de l'ainée qui monte dans sa chambre. Le père, pour la consoler, lui promet alors un mari plus riche. Bien des versions de cette chanson ont cependant oublié le motif du mai ».

Quand cette chanson a oublié la coutume, elle s'est concentrée sur la demande en mariage. Souvent le premier couplet est précédé d'une adresse à l'occupant des lieux, du genre :

Bonjour maitre de la maison, suivi du

Je ne suis pas venu ici....

Entretemps il a fallu se soumettre au rituel des palabres, assorti de la dégustation d'une bouteille, avant qu'on en vienne au sujet de la visite qui ne laissait pourtant aucun doute.

C'est donc la seconde partie de la chanson qui devient l'essentiel. Voilà pourquoi autant Conrad Laforte que Patrice Coirault l'ont intitulée «  La cadette mariée avant l'aînée ». Selon les versions le choix se fait entre deux ou trois sœurs. Si la « cadette » remporte le plus souvent les suffrages, on voit aussi parfois le choix se porter sur la plus jeune ou même sur l'ainée. C'est un drame pour celle qui n'a pas été choisie :

Ma sœur a des amants, moi je resterai fille

Au final, ce qu'on retient le mieux de cette aventure c'est le lot de consolation offert à celle qui reste sur la touche. Elle bénéficie parfois d'une dot conséquente : cent écus, des bœufs, des vaches et une couvée de 35 poussins, dans une version Franc-Comtoise (2). Mais le plus souvent c'est la promesse d'un riche mariage annoncé avec beaucoup d'ironie. Le prétendant sera :

Un cordonnier, un frotteur de bottes, un écureur de marmite...

ou, dans la pluspart des cas :

Un vendeur d'oignons, marchand de pommes cuites

qui s'en ira les vendre à Paris pour un sou, et à cheval sur une bourrique. Le thème du marchand de pommes cuites revient à plusieurs reprises dans les chansons de tradition orale comme la définition d'un bon à rien. Vous aurez remarqué que dans la chanson que nous tenons de Jean Rivallant, il s'agit maintenant de pommes frites. C'est un métier plus honorable et surtout plus actuel.

Pourquoi s'en ira-t-il les vendre à Bordeaux sur les navires ? Peut être avons nous là une contamination du texte depuis le répertoire de chants maritimes. Car les versions de cette chanson recueillies dans le sud-ouest de la France ne font aucune mention de Bordeaux. Les pommes cuites sont toujours destinées aux parisiens.

Bonne dégustation.

J-L. A.


notes

1 – Survivances médiévales dans la chanson folklorique – Conrad Laforte – Pressses de l'Université de Laval, Québec (1981), pages 205-206

2 – chansons populaires comtoises – Jean Garneret et Charles Culot – folklore comtois (1972) tomes 1 et 2


Interprètes : Roland Guillou, réponses : Dominique Juteau, Bruno Nourry, Jean-Louis Auneau

source : Jean Rivallant, de Kervalet, à Batz sur mer, le 13 mars 1994

Catalogue P. Coirault : La cadette mariée avant l'aînée - 04717

Catalogue C. Laforte : La cadette mariée avant l'aînée et La dot insuffisante (pro parte) - I, G-19 et II, O-40



Je ne suis pas venu z’ici (bis)

Ni pour danser, ni pour rire

Lantirelire guié lon lire

Ni pour danser, ni pour rire

Lantirelire guié lon la


Mai si je suis venu z’ici(bis)

C’est pour faire l’amour à vos filles

Lantirelire guié lon lire

C’est pour faire l’amour à vos filles

Lantirelire guié lon la


Laquelle Monsieur voulez-vous

La grande ou la petite


Donnez la petite s’il vous plaît

Car c’est la plus gentille


Sa sœur aînée qui pleurait tant

Et qui pleure et qui soupire


Ma soeur aînée ne pleurez pas

Je vous trouverai z’un homme riche


Ce sera un riche marchand

Un riche marchand de frites


Il s’en ira les vendre ensuite

A Bordeaux sur les navires

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