Sous des airs différents, c'est toujours un peu la même histoire. D'un côté un « monsieur » qui croit pouvoir tout se permettre en raison de sa position sociale ; de l'autre une « bergère » qui le remet en place car ses amours vont à un de ses semblables. Cette opposition de classes se termine le plus souvent par le départ honteux de celui qui s'est pris un râteau. Cette chanson ne déroge pas à la règle, avec quelques arguments sortant de l'ordinaire.
Pour écouter la chanson et lire la suite :
Hormis le premier couplet, on retrouve ici tous les classiques des chansons de bergères. Certes, ce n'est ni un prince ni un grand bourgeois qui espère une aventure facile avec une fille du peuple. C'est un jeune godelureau de passage. Néanmoins, il fait partie des « chasseurs du roi » ce qui lui confère une parcelle d'autorité supposée. L'analogie entre la jeune fille et le gibier ne se rencontre pas seulement dans les chansons de bergères. On a tous à l'esprit la Blanche Biche (1) .
On ne compte pas non plus les chansons où une belle endormie est réveillée par son amant ou un garçon de passage. Celui ci ferait-il preuve de galanterie en lui proposant une couverture ? S'agit-il vraiment de la protéger du froid ? Les vers suivants ne laissent aucun doute sur la manière dont il se propose de la réchauffer. Cette histoire de couverture nous rappelle aussi une autre chanson déjà publiée ici : la mantelle (n° 277 en décembre 2018). Voilà deux pièces de tissu suffisamment larges et confortables pour évoquer des occupations où on a besoin de s'allonger sur l'herbe. De la pseudo galanterie à l'aspect pratique il n'y a qu'un pas, que nous franchissons sans mauvais esprit (quoique!).
Quelles que soient les prévenances du jeune chasseur, la bergère ne s'en laisse pas conter. Elle ne va pas se rouler dans l'herbe avec le premier venu, fut-il titulaire d'une bonne position sociale. Elle réserve cela à son berger qui est, au demeurant, un excellent musicien. La musique et la danse comme allégorie de l'amour, c'est aussi un thème assez courant, sans qu'il soit besoin de préciser si le berger manie adroitement sa musette, sa flute ou sa clarinette (2).
Et c'est ici que ça se gâte. Vexé du refus de la jeune fille, le garçon se venge en lui apprenant que son amant est engagé dans l'armée depuis peu et qu'elle devra donc se passer de lui. Dans certaines versions de la chanson le chasseur du roi est un officier. Pas n'importe lequel, celui qui va le commander :
Je suis son capitaine depuis hier au soir
Voilà qui nous renvoie encore une fois à d'autres chansons (3). Comment faire pour ne pas perdre son berger ? Première solution : le rejoindre à l'armée ; c'est une situation assez peu réaliste mais dont la chanson traditionnelle est assez coutumière. Deuxième solution : compter sur la mansuétude d'un personnage haut placé pour se sortir d'embarras. Ne sachant pas de quand date la chanson, on peut supposer que ce Duc d'Orléans serait le régent du règne de Louis XV plutôt que le frère de Louis XVI. Dans la plupart des autres versions c'est le roi lui même qui est sollicité. Qu'importe après tout, c'est cette intervention royale qui permet parfois au déserteur de retrouver la liberté ou au soldat de gagner le congé de sa bien aimée. Les personnages royaux sont là pour gouverner, en contrepartie de quoi le bon peuple en attend une protection contre l'injustice. Pour l'avoir oublié certains se virent chassés du trône ou même raccourcis.
C'est donc avec cette confiance dans l'intervention royale que l'histoire se termine sur une note optimiste.
Si cette chanson n'est pas très courante sur notre territoire, elle est néanmoins assez répandue dans le répertoire francophone et au delà. Elle est, par exemple, un thème populaire dans les Alpes, sur les deux versants, français et italien. Ecoutez en particulier la très belle version enregistrée par le groupe Tre Martelli.
J-L. A.
notes
1 – cf chanson n° 331 en mars 2020
2 – pas seulement parce qu'à l'époque l'accordéon diatonique ou la guitare électrique n'avaient pas encore été inventées. Décidément, on voit des allusions partout !
3 – voyez par exemple : n°59 - C’est un jeune cadet, ou la fille soldat (juin 2014) ou encore n° 50 - C’est un jeune militaire (avril 2014)
interprètes : Claudine Lumeau, réponses de Nicole Barbaud, Liliane Berthe, Christine Gabillard, Anne Dagorn , Martine Levent
source : Mme Menoret, enregistrée en 1985, à Oudon (44) par Pierre Guillard
Catalogue P. Coirault : la couverture (03806 – bergères et rois)
Catalogue C. Laforte : I, F-23 - La bergère et le monsieur de l'armée
Dès l'âge de quinze ans, mon père m'y marie
Il m'a donné pour gage un bouquet d'oranger
Et moi jeune fillette lui ai refusé
Tralalala...
En passant par le bois la belle s'est endormie
Un jeune chasseur du roi vient à passer par là
Il lui a demandé, belle n'auriez vous pas froid
Belle si vous avez froid, prenez ma couverture
Mon joli manteau gris et ma capote aussi
Et mon petit cœur la belle si ça vous fait plaisir
De votre petit cœur, je vous en remercie
Le mien je l'ai donné à mon fidèle berger
Au son de sa musique nous aimons danser
De ton fidèle berger n'en fait point tant la fière
Il vient de s'engager au service du roi
Il a pris commandement depuis hier au soir
Et s'il s'est engagé moi j'irai le rejoindre
Et le duc d'Orléans qui est si bon enfant
Il donnera congé à mon mignon berger
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