Bientôt la rentrée des classes ; il est temps de réviser nos leçons. Pour cela nous vous proposons une fable librement adaptée du répertoire de Monsieur Jean de la Fontaine. Certainement la plus connue d'entre elles : la très morale histoire du corbard et du renaud. Quand la littérature classique se mêle à la chanson populaire le résultat est étonnant et détonnant. Voilà sans doute pourquoi cette version s'est retrouvée dans un cahier de chants, pour changer de la version scolaire et officielle
pour écouter la chanson et lire la suite :
Certains d'entre vous pensent peut-être qu'on joue avec leur mémoire puisque l'air et le thème de la chanson ont déjà été publiés dans ce blog (n° 469 – juillet 2024). Mais il s'agissait alors du match retour, celui ou le corbeau s'est vengé de son tourmenteur. Aujourd'hui nous vous offrons une rediffusion du match aller, dont vous connaissez déjà le résultat. C'est donc une version originale, dans tous les sens du terme, qui prend quelques libertés avec la fable du 17è siècle.
Dans la première moitié du 19è siècle quelques plaisantins se sont amusés à mettre en musique les plus connues des œuvres du grand fabuliste. Les textes ont été actualisés, développés et saupoudrés d'une bonne dose d'humour. Publiés individuellement, ils ont été regroupés par Théophile-Marion Dumersan et Noël Ségur dans les deux tomes de « Chansons nationales et populaires de France » parus dans les années 1860. Regroupées dans le chapitre des « rondes enfantines », elles ont dû plaire autant aux adultes capables d'en apprécier les subtilités qu'aux enfants trop heureux de pouvoir détourner les textes imposés par l'école.
Cette chanson, comme la précédente, ont été retrouvées dans des cahiers de chants, copiées par des jeunes filles. Ce qui laisse supposer une diffusion autant par l'écrit (ouvrages pour la jeunesse?) que par la tradition orale. Le texte original est daté de 1844, œuvre d'un auteur anonyme. Le cahier qui nous a permis de le retrouver est daté de 1916. Si la chanson a fait son chemin des éditeurs parisiens jusqu'aux chanteuses de nos contrées, c'est sans doute en raison du choix d'un air connu et extrêmement populaire. Encore une fois on reconnaît « l'air du tralala » aussi connu comme étant celui de « la mère Michel ». Plus de la moitié de ces fables détournées utilisent ce timbre. Les autres font aussi appel à des airs connus comme « Ah vous dirai-je maman » ou « bon voyage M. Dumollet ». Parmi les autres fables sur cet air du tralala : Le loup et l'agneau, Le renard et la cigogne, La cigale et la fourmi, Le chien et le loup, Le chat la belette et le petit lapin.
Comme il était d'usage, la publication précise que « La musique se trouve, à Paris, chez M. Brûlé, éditeur, 16, passage des Panoramas ». On suppose qu'il s'agit d'arrangements pour piano, l'air en lui même, universellement connu, n'ayant pas besoin d'être noté. Bien qu'anonyme, la signature est incontestablement parisienne. D'abord il est question du tailleur. Ensuite on énumère quelques uns des grands chanteurs lyriques qui doivent leur réputation aux scènes de la capitale. Wikipédia nous renseigne sur ces trois compères qui ont sévi dans la première moitié du 19ème :
Luigi (Louis) Lablache était un chanteur d'opéra franco-italien. Sa voix avait une puissance exceptionnelle, la plus grave qui puisse être entendue.
Gilbert-Louis Duprez, était un ténor, dramaturge et théoricien de la musique française, qui s'est usé la voix à force de vouloir pousser le contre-ut. Sa carrière a pris fin à 43 ans.
Giovanni Matteo de Candia se faisait appeler Mario parce que la prestation scènique n'était, à cette époque, pas digne d'un noble italien. C'était un ténor qui connut un grand succès malgré une prononciation approximative du français.
Voilà donc les personnages avec lesquels le renard demande au corbeau de s'aligner. Pas étonnant que celui ci passe pour un serin, c'est à dire un niais, en langage familier. L'avant dernier couplet semble annoncer la vengeance du corbeau. On sait qu'il n'aura pas besoin du duel puisque c'est d'indigestion que périra le renard. Mais si on connait le parolier de cette suite (voir chanson n° 469), rien ne permet d'affirmer que les deux textes aient le même auteur.
Nous nous sommes permis d'ajouter un dernier couplet en forme de moralité, présent dans l'ouvrage de Dumersan, mais qui n'avait pas été recopié dans le cahier de chants.
J-L. A.
interprètes : Nicole Barbaud, avec Liliane Berthe, Claudine Lumeau, Christine Gabillard, Anne Dagorn, Martine Levent
Source : cahier de chansons de Renée Dousset, commencé à la Bernerie en Retz (44) le 5 novembre 1916
chanson publiée dans : chansons nationales et populaires de France, Dumersan et Noël Ségur, Librairie de Garnier frères, éditeurs, 6 rue des Saint-Pères, Paris (1866)
Un jour, maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait dans son bec un fromage glacé ;
Lorsque maître Renard, attiré par l'odeur.
L'aborde poliment par ce propos flatteur.
Sur l'air du tra la la la, (bis.)
Sur l'air du ira déri déra,
Tra la la
Bonjour, maître Corbeau, comment vous portez-vous?
Merci, maître Renard, pas trop mal et chez vous?
Tous mes enfants vont bien sauf mon petit dernier
Qui depuis les derniers froids s'est très fort enrhumé
A l'air du tra la la, etc.
Peste! mon cher Corbeau, vous êtes joliment mis
Vous vous faites bien sûr habiller à Paris ?
Oui, répond le Corbeau à ce propos railleur,
Puis il donne aussitôt l'adress' de son tailleur.
Sur l'air du tra la la, etc.
Vraiment si vot' ramag' ressemble à vot' pal'tot?
Vous enfoncez Duprez, Lablache et Mario ;
Chantez-moi donc quéqu'chose, une ariette, un rien,
Car dans votre famille ils sont tous musiciens.
Sur l'air du tra la la, etc.
Alors maître Corbeau, sans se faire prier,
Entonne à pleine voix le grand air du Barbier.
Mais comme il faut ouvrir la bouche pour chanter,
Il fait tomber par terr' son fromage glacé.
Sur l'air du tra la la, etc.
Soudain maître Renard, qui comptait là-dessus,
Saute sur le fromage en riant comme un bossu ;
Puis il dit au Corbeau, je vous ai fait poser!
Vous n'êtes pas bien mis ! vous n' savez pas chanter !
Pas mêm' le tra la la, etc.
Alors maitre Corbeau, se voyant confondu,
S'écrie : ah! quel malheur, le duel est défendu.
Je suis dupé, bafoué, vit-on pareil destin !
Êtr' doyen des Corbeaux! et passer pour un s'rin.
Sur l'air du tra la la, etc
Moralité.
Or donc, de ces couplets la moral' la voici .
Corbeaux petits et grands, retenez bien ceci :
C'est qu'il est maladroit, a dit un vieux gourmand,
Quand on aim'le fromag' de parler en mangeant
Sur l'air du Ira la la là
Sur l'air du Ira déri déra,
Tra la la !
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