lundi 10 août 2026

509 - Faut-il donc faire des pas ?

La ruse au service de l'amour : ce ne sont pas les stratagèmes qui manquent pour contourner les obstacles entre deux amants. Depuis l'extrême action de celle qui fait la morte pour « son honneur garder » jusqu'à celui qui se fait embaucher comme jardinier du couvent pour en faire sortir sa bien-aimée, les chansons nous en donnent des exemples variés. Le déguisement ou le travestissement font partie des ruses les plus fréquentes. Cette semaine, on vous donne le mode d'emploi.

Pour écouter la chanson et lire la suite : 

La stratégie du déguisement permet souvent d'obtenir des résultats. On accueille plus facilement un mendiant qui demande l'asile ou un religieux en pèlerinage. Prendre l'habit d'un confesseur permet aussi de tester la réalité des sentiments de l'aimée (cf . Chanson n° 316 – novembre 2019).

Outre Manche, une chanson raconte même l'histoire d'un roi qui se déguise en mendiant pour aller lutiner incognito les belles villageoises (1).

Encore plus osé est le travestissement ; et apparemment, ça marche. Nous avons tous présent à l'esprit la fille qui s'habille en page et échange ses habits avec ceux de son amant pour le faire évader. Autre tour de force que celui réalisé par la belle qui s'habille en soldat pour suivre son amant dans ses campagnes militaires ou à bord d'un bâtiment. La ruse fonctionne si bien qu'il faut un incident, une blessure, pour qu'elle soit découverte.

Si ça fonctionne dans des situations sortant de l'ordinaire, rien ne nous empêche de croire à l'efficacité du procédé dans la vie de tous les jours. Voilà donc notre jeune amoureux, suivant les conseils de son père, qui tente de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Si le travesti a été bien réalisé, ça peut passer auprès de gens pas assez méfiants ou peut-être un peu naifs. En revanche on ne nous ôtera pas de l'idée que la jeune fille qui accepte de partager son lit avec cette inconnue a bien du flairer quelque supercherie ou même reconnaître son ami sous les traits de la « demoiselle ». De là à savoir si la jeune fille était consentante, c'est un aspect des choses que nous nous garderons bien d'aborder. Avec l'absence de chandelle, les derniers couplets ne nous éclairent pas vraiment sur le sujet. Que les garçons se déguisent pour se moquer des filles, certes. Mais c'est surtout pour berner les parents que ce travestissement s'avère utile. On peut donc supposer que les deux tourtereaux y ont trouvé leur compte.

Le refrain « faut-il donc faire des pas pour une belle et l’avoir pas » est assez fréquent pour ce type de chanson. Il suggère l'impatience des amoureux confrontés aux relations très formelles précédant le mariage dans les sociétés rurales anciennes. Certaines versions, comme celle recueillie par Achille Millien dans le Nivernais, montrent que cette ruse des jeunes gens sert à accélérer le mouvement en outrepassant les réticences parentales. Au matin, le garçon fait officiellement sa demande aux parents de la fille mis devant le fait accompli

Cette chanson est assez répandue dans le folklore français et étranger. Plusieurs versions ont été collectées en Loire-Atlantique dans les secteurs d'Ancenis et de Chateaubriant par Pierre Guillard ou Patrick Bardoul. Nous reprenons ici la version de Madame Rinfray qui lui avait permis de remporter une bogue d'argent à Redon en 1988. L'original se trouve sur le double CD consacré par Dastum aux traditions orales du pays de Chateaubriant (2).

J-L. A.


notes

1 – thème du « jolly beggar » chanson écossaise sensée raconter les aventures du roi d'Ecosse « James V » qui se déguisait en mendiant pour se « rapprocher » de ses sujets ! Enregistré par Planxty, Ewan McCol, Ian Campbel...

2 – Pays de Chateaubriant – chanteurs, sonneurs et conteurs traditionnels – collection « La Bretagne des pays » n° 4 (Dastum / Dastum 44 – 2017) – chanson n° 32 CD 1.


Interprète : Janig Juteau

source : Thérèse Rinfray, La Haute Reverdière, en Soulvache (44), enregistrée par Janig Juteau et Janick Peniguel, en décembre 1997 , ainsi que par Partrick Bardoul, à Erbray (44) en janvier 1989

catalogue P. Coirault : Le galant en demoiselle (Larcins II - N° 02204)

catalogue C. Laforte : Le galant en nonne (II, C-08)


Faut-il donc faire des pas ?


C’était un jeune garçon amoureux d’une fillette

Son père lui disait toujours : il faut t’habiller comme elle


refrain

Oh, faut-il donc faire des pas pour une belle et l’avoir pas


Son père lui disait toujours : il faut t’habiller comme elle

Le garçon n'y manqua point, s’habilla en demoiselle


… Tout droit il s’en est allé à la porte de la belle


Madame, pourriez-vous loger une jeune demoiselle


Demoiselle, nous n’avons rien que le lit d’notre fillette


Oh, madame, si vous voulez, j’y couch’rai bien avec elle


Quand ce fut pour y souper, du souper n’y en fallait guère


Quand ce fut pour s’y coucher, il n’y fallait point d’chandelle


Quand ce fut de vers minuit, il lui parla d’amourette


Demoiselle, qui êtes-vous donc, pour m’y parler d’amourette ?


Demoiselle, je ne suis point, ah, c’est votre amant, la belle


C’est comme font les garçons pour s’y moquer des fillettes


Ils s’habillent en demoiselle, c’est pour coucher avec elles.



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