dimanche 12 juillet 2026

507 - C’était hier la noce

 Après plusieurs semaines passées à se disputer sur le choix d'un conjoint, il fallait bien qu'on en arrive aux noces. Cette fois ce ne sera pas dans l'aristocratie anglaise, mais dans la famille proche. Ca se passe chez le cousin Laurent ; certainement pas un personnage de la haute, si on en croit le détail du repas. Le refrain nous suggère que c'est une chanson à danser, mais si vous l'entonnez au repas des noces c'est le succès assuré. Les invités vont regarder à deux fois avant de toucher à leur assiette.

Pour écouter la chanson et lire la suite : 

Il existe un certain nombre de chansons qui décrivent des « noces ridicules ». Elle sont plus ou moins répandues dans toutes les régions. Cependant l'aire de diffusion de celle ci semble limitée essentiellement à l'ouest de la France et plus particulièrement la Haute-Bretagne et la Vendée.

Tout comme une chanson précédente (voir n° 503) elle serait destinée à égayer les convives du repas de noces. Ce n'est plus, cette fois, aux dépends du marié, mais des parents qui sont sensés avoir organisé la fête pour le mieux. Voilà qui nous rappelle aussi l'attitude de ces derniers face au mariage de leur enfant dans une autre chanson (n° 397 - décembre 2021). On y entend parfois dire que les larmes versées ne sont pas provoquées par le départ d'une fille mais par le coût de la cérémonie :

Ils ne pleurent pas leur fille

Mais ils pleurent leur argent (1)

La présente chanson détaille donc le résultat des économies réalisées par des parents pingres, ou, au contraire, peu argentés mais ayant voulu paraître au delà de leurs moyens. Le nombre d'invités est déjà critiqué. Une centaine de personnes, même si certaines noces pouvaient rassembler bien plus de parents, voisins et amis. Tout est question de moyens.

Ensuite, le mobilier occasionnel utilise les moyens du bord. La transcription faite par Abel Soreau parle d'une berouette (brouette) à dan ; et non pas d'une brouette « à dents » comme on a pu le lire parfois. Manquerait plus qu'elle morde ! . Il s'agit en fait d'une brouette « adent », c'est à dire posée à l'envers, renversée (2). Ceci confirme l'origine gallésante de la chanson.

S'ensuit une description des réjouissances gastronomiques dont l'effet recherché sera de provoquer des sourires grimaçants chez les auditeurs. Observez bien la tête de vos voisins(e)s quand vous leur chantez la présence de gros vers remuant dans les fruits ; effet garanti.
Dans un couplet alternatif, noté par Soreau, il est aussi question de pain d'orge

Cuit depuis deux ans

Le comble du mauvais goût est pourtant atteint avec la boisson. De l'eau pure en place de vin blanc, c'est déjà une faute. Mais du cidre de qualité très inférieure (3), alors là, ça ne pardonne pas.

On peut se poser des questions sur l'identité de ce cousin Laurent. Est-il le marié ou le père du marié, c'est à dire le responsable de l'organisation ? Plusieurs versions nous parlent de « Maitre Laurent » ou de « Maitre Jean ». Le terme « maitre » semble bien coller, de manière ironique, à un personnage qui a voulu « péter plus haut que son cul », pour reprendre une expression familière.

Une version assez proche de la nôtre a été enregistrée par les compères Bourdin, Marchand et Dautel (4) sur un rythme de ridée à six temps. Il est difficile de dire quel type de danse pouvait être associé à ce texte en pays de Chateaubriant, où les danses en rondes ont disparu depuis longtemps. Dans le doute nous avons choisi une interprétation plus neutre. Quoi qu'il en soit, le refrain « Mais j’dansim’ pourtant » ne laisse guère d'incertitudes sur son utilisation. D'ailleurs la chanson finit par le bal, mené par un instrument de fortune, ou mal accordé. Le dernier couplet nous offre une réminiscence d'une autre chanson où une vieille de quatre vingt dix ans cherche un galant (A Paris dans une danse...). Tout comme dans celle-ci, c'est encore la dentition qui définit le mieux l'âge des cavalières. Ce sont « des vieilles sans dents », là où d'autres versions parlent de « vieilles de cent ans ». Toutes les exagérations sont permises.

J.L. A.


notes

1 – voir par exemple : Chansons en Gâtine, M. Blot, d' Amailloux (79) - UPCP Métive, les cahiers du Cerdo n° 5 (2012)

2 – couché sur le ventre, à l'envers, face contre terre....mettre adent = retourner. Définitions du « Petit Matao », dictionnaire gallo-français, Régis Auffray (rue des scribes éditions - 2008)

3 – Besaigre = aigre doux

4 - Chants à danser de Haute Bretagne (1986) Bourdin / Marchand / Dautel. Et dire que deux d'entre eux nous ont déjà quitté !


interprètes : Jean-Louis Auneau, avec Roland Guillou, Dominique Juteau, Bruno Nourry

source : M. F. Ledevin, à Châteaubriant (44) le 28 Février 1895 – publié dans : vieilles chansons du pays nantais, Abel Soreau, volume 1, chanson n°118, page 403 (Dastum 44 - 2024)

Catalogue P. Coirault : Les noces de maître Laurent (Dots ou noces ridicules - N° 05110)

Catalogue C. Laforte : Les noces du cousin Jean (I, D-04)


1. C’était hier la noce

Du cousin Laurent, du cousin Laurent :

N’yavait pas gran’monde ;

Je n’étions que cent.


Ref.

Mais j’dansim’, j’dansimes :

Mais j’dansim’ pourtant !


2. J’avions là, pour table,

Un’ berouette à dent...

J’avions du pain d’orge,

De grouss’ paill’ dedans.


3. D’la galett’ moisie,

Du lard jaune en d’dans,

Un quartier de vache noire,

Et ‘cor qui puait tant.


4. J’buvions de l’eau pure,

En plac’ de vin blanc,

Du cidre besaigre,

Ah ! oui, qui s’défend.


5. Au dessert des prunes,

O d’gros vers dedans,

Qui r’muaient de la queue,

Quand on r’muait les dents.


6. Un’ vielle enrouée,

Pour tout instrument.

J’battions la mesure,

Comme des ours dansant.


7. J’avions, pour danseuses,

Des vieilles sans dents.

Et voilà la noce

Du cousin Laurent !

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