dimanche 28 juin 2026

506 - Zun anglais veut s'y marier

 Depuis des siècles, les relations franco-anglaises varient de la camaraderie à la franche hostilité. Sans parler de la guerre de cent ans où les notions de France et d'Angleterre n'étaient pas encore solidement établies, les relations commerciales, économiques, militaires, sportives même, n'ont pas toujours été simples. Que dire alors des relations personnelles, surtout quand celles ci sont vécues sous la contrainte. Contrairement aux chansons précédentes, pas question ici pour la fiancée de se défiler. C'est qu'il s'agit d'un mariage princier.

pour écouter la chanson et lire la suite : 

Si cette chanson est bien connue elle le doit beaucoup à la version enregistrée par le groupe Malicorne. La version que nous vous proposons vient d'un paysan des bords de l'Erdre, tout près de Nantes, qui la tenait de son père. Elle se caractérise par un emploi immodéré de la lettre Z, peu courant dans la chanson. Doit on en conclure que l'informateur avait un cheveu sur la langue ? Ou, plus surement, que son interprétation cherchait par ce procédé à dédramatiser un contexte sombre, la faisant passer dans le domaine du tragi-comique ?

En préparant la publication de ce texte, Abel Soreau avait ajouté des commentaires que nous reprenons ici en intégralité : « Cette chanson se rapporte certainement à Henriette, Reine d'Angleterre, dernière fille d'Henri IV et de Marie de Médicis. Née le 25 novembre 1609, elle épousa Charles 1er d'Angleterre, le 22 juin 1625. Elle mourut en 1669. Henri IV ayant été assassiné le 14 mai 1610, Henriette vécut à la cour de son frère Louis XIII » . mais il ajoute aussi : « D'après d'autres historiens, il s'agit de Catherine de France, fille de Charles VI, qui épousa Henri V d'Angleterre ». George Doncieux (1) dans ses commentaires de cette chanson, dénombre au moins six princesses qui épousèrent des souverains anglo-saxons, avant ou après la guerre de cent ans.

Mais est-ce vraiment le plus important ? Comme beaucoup de chansons qu'on prétend se rapporter à un événement historique, celle-ci s'inspire probablement de faits réels. Pour autant, rien ne permet de la dater avec certitude. Ce ne sont pas les protagonistes qui présentent un intérêt. Laissons ces considérations aux amateurs d'anecdotes « stéphaneberniennes » et autres lecteurs de la presse « people ». Ce qui fait l'intérêt de la chanson c'est une situation de mariage contraint qui finit malgré tout par s'arranger dans l'intérêt des deux jeunes gens.

Les mariages arrangés étaient monnaie courante entre les grands de ce monde. Rois, reines et personnages de la haute demandaient rarement leur avis à leur progéniture quand l'intérêt de deux maisons ou de deux royaumes étaient en jeu. Politique, alliances ou diplomatie primaient tout. Si l'amour n'y trouvait pas son compte, maitresses et amants étaient là pour rétabir un certain équilibre.

On aurait pourtant tort de croire que seuls les puissants ou les très riches usaient de ce procédé. C'était aussi souvent la coutume dans la bourgeoisie ou même dans la paysannerie. La raison était toujours la même, avant tout économique. Pour assurer une situation, favoriser la fortune, accroitre un domaine ou éviter le morcellement des terres, rien de tel qu'un bon mariage arrangé.

Voilà sans doute pourquoi cette chanson a trouvé un écho si vaste dans la tradition populaire. Car les versions recueillies sont suffisament nombreuses pour en attester.

Il est évidemment plus facile d'envisager le coté dramatique de cette mésalliance en prenant pour cible ce « maudit anglais ». Cela n'empêche pas d'envisager une conclusion plus acceptable.

Abel Soreau a noté une variante du 9ème couplet avec une fin plus tragique :

A quatre heur' sonnant à la tour,

La belle finissait ses jours

Ell' les finit d'un cœur joyeux

Et sans regrets, hélas !

Et les anglais d'un cœur piteux

La pleuraient tous !

Cependant, dans leur grande majorité les versions de cette chanson optent pour une fin moins larmoyante et plus réaliste.

Retourne-toi embrasse-moi mon cher anglais

Puisque nos pères nous ont mariés il faut s'aimer

qui devient par endroits :

Puisque Dieu nous a rassemblés, il faut s'aimer.

Argument sans réplique, si c'est Dieu qui en a décidé ainsi...

Avant d'être retenue par Abel Soreau, cette version zozotante avait été recueillie par Armand Guéraud, avec la mention : « chanté par une voix de basse taille très pleine ». Dans les deux cas, le décès de ces deux personnages n'avait pas permis sa publication. C'est désormais chose faite depuis que Dastum 44 a édité l'intégrale des collectes de Soreau, travail réalisé par Hugo Aribart et Hervé Dréan. La chanson figure également dans la publication des textes recueillis par Armand Guéraud (2). Vous pouvez aussi écouter la version chantée par M. Lucien Gicquel, enregistré à Saint-Vincent-des-Landes en 1988 par Patrick Bardoul. Elle figure sur le double CD que nous avons publié en 2012 (3)

J-L. A.


notes :

1 – Le romancero populaire de la France – Georges Doncieux – Paris (1904) pages 308 – 311

2 – chants populaires du comté Nantais et du Bas-Poitou – Armand Guéraud – édition critique de Joseph Le Floch – FAMDT (1995) tome 1, page 97

3 – Anthologie du patrimoine oral de Loire-Atlantique – Dastum 44 (2012) chanson n° 2 CD n° 1 – toujours disponible à l 'achat.


interprète : Bruno Nourry

source : Jean Charron, laboureur au lieudit La Charlière, commune de la Chapelle sur Erdre (44)

en novembre 1858 – chanson n° 174, tome 2 des Vieilles chansons du pays nantais d'Abel Soreau – Hervé Drén et Hugo Aribart, pour Dastum 44 (2024)

Catalogue P. Coirault : La princesse de France mariée à un anglais (Politico-historiques - 06106)

Catalogue C. Laforte : Le mariage anglais (II, O-47)


1. Zun anglais veut s'y marier ;

Zun' fill' de Franc' veut épouser.

Le roy français marier sa feill'

O zun anglais, hélas !

J'estim' rais mieux zun bon français

Que mille anglais !


2. Zauparavant que d'épouser,

La bell' n'y faisait que pleurer.

N'y a point de dame dans Paris,

Qui n'en pleura, hélas !

Oh ! Nenni, non, point n'épouserai

L'maudit anglais !


3. Zoh ! Quand ça fut pour s'en aller,

Trâ de ses frères sont arrivés.

« Chérissez-moi, zembrassez-moi

Mes trâ chers frèr', hélas !

M'y laisseriez- vous zemmener

Par zun anglais ?


4. Zoh ! Quand ce fut pour embarquer,

L'anglais voulut tous renvoyer :

« Voilà tes gens ; laisse les miens,

Maudit anglais, hélas !

Puisque la mer il faut passer,

Je la voirai !


5. Zoh ! Quand ça fut sur l'autre bord,

Que tout était brillant zen or.

« Garde ton or et ton argent,

Maudit anglais, hélas !

J'estim'rais mieux les fleurs de lys

Du roy Louis !


6. Zoh ! Quand ça fut pour y souper,

L'anglais la pria de manger.

« Mange ton pain zet bois ton vin,

Maudit anglais, hélas !

Si je savais que j'en mourrais

J'en mangerais !


7. Zoh ! Quand ça fut pour s'y coucher,

L'anglais voulut la déchausser.

« Quitte tes bas zet laiss' les miens,

Maudit anglais, hélas !

Je veux rester dans mes habits

Tote la nuit.


8. Zoh ! Quand ça fut sur la ménuit

Soudain la bell' se réveillit.

Za t'appelé le batelier,

Le passager, hélas !

Ah ! Pass' moi donc le bras de mer

Je t'y paierai


9. Zoh ! Quand ce fut le matin jour,

La belle avait changé d'atours

« Que Dieu bénisse les français

Et les anglais, hélas !

Puisqu'un anglais j'ai zépousé,

Faudra l'aimer

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