Après les pommes de terre de notre dernière livraison, nous poursuivons une série alimentaire avec un arrivage de blé. A peu près tous les ports de la facade atlantique ont adopté une version de cette chanson. Son argument principal n'est pas de nous informer sur le commerce des céréales, même si le sujet n'est pas anodin. Elle raconte l'histoire d'une belle qui a « le pied léger » et d'un marinier pour qui le consentement n'est pas le souci principal. Une histoire de pied qui marche très bien pour une balade chantée.
Pour écouter la chanson et lire la suite :
Cette chanson date d'une époque où la fermeture du détroit d'Ormuz n'était pas d'actualité. Le pétrole inconnu pour toutes ses utilisations, ce sont les céréales dont la pénurie et le prix préoccupaient les populations. En période de disettes, fréquentes, ou de famines, plus rares heureusement, l'arrivée d'un navire de blé devenait vitale. Le développement des techniques agricoles a mis un terme à ces périodes stressantes. En particulier, la culture de la pomme de terre, ce qui était le sujet de notre précédente publication. Le blé dont il est question ici, est un terme générique qui ne désigne pas seulement le froment, mais aussi l'orge, l'avoine ou des mélanges comme le méteil. Mais comme nous le disions, ce nest pas le sujet principal de la chanson. Comme ce n'est pas la première version des « trois navires chargés de blé que nous publions (et probablement pas la dernière) reportez vous aux chansons antérieures (1).
Deux autres aspects de la chanson vont donc retenir notre attention. Le premier c'est la manière un peu cavalière dont use le marinier pour se retrouver en tête à tête avec la dame. Faut-il prendre au premier degré cette aventure. Si oui, c'est à un rapt que nous assistons. Le répertoire des chansons françaises de Patrice Coirault la classe dans cette catégorie. Même si la notion de consentement a quelque peu évolué depuis (fort heureusement) il est sans doute hasardeux d'y voir un simple enlèvement. Les mœurs un peu « rustiques » d'une autre époque n'expliquent pas tout. Le rapt n'était pas plus justifié au moment où cette histoire a été mise en musique qu'il ne l'est aujourd'hui. Sauf si on se souvient qu'en matière de consentement, c'est surtout celui des parents qui empêchait l'union des jeunes gens. Bien des chansons classées dans cette catégorie laissent planer le doute sur la réalité des sentiments qui animent les protagonistes. Lesquels sont bien souvent des voyageurs ou des mariniers. Si la belle a « le pied léger » c'est peut être que l'envie de s'évader est la plus forte ; Quitte à le regretter par la suite. Voyez par exemple dans cette catégorie « le marinier et la belle » ou encore le « petit mercelot » (2).
Deuxième aspect intéressant : le
refrain, particulièrement bien adapté au chant à la marche. C'est
une ritournelle un peu coriace à bien articuler de prime abord. Dès
que vous la maitrisez, elle ne vous quitte plus. C'est le genre de
refrain qu'on a dans la tête dès le matin au lever et dont on ne
peut plus se débarrasser de la journée.
Il est plutot rare parmi
la quantité de refrains associés à ce thème, dont vous trouverez
une liste non exhaustive dans notre premier article consacré aux
navires de blé (1). Nous n'en avons pas trouvé d'autre exemple dans
la base dastumedia. Une chanson collectée dans le Poitou par Léon
Pineau (3) utilise ce même refrain. Elle a trait au mariage avec un
certain Jean Jacquet; peut être s'agissait-il d'une marche de noces ?
Difficile d'en savoir plus car il lui manque la musique et surement
quelques couplets. Pineau la classe parmi les chants à danser.
Dans ce domaine des rondes et autres chants à danser on trouve aussi des versions de « A Nantes vient d'arriver » avec des refrains comme :
Saute blonde, lève le pied
C'est Marie Barthélémy, de Sion le mines, près de Chateaubriant, qui a chanté les premiers couplets de notre chanson à Patrick Bardoul. Elle l'avait appris à l'école, pour accompagner une ronde. Vous pouvez entendre l'original ici. Nous avons pris la liberté d'ajouter les couplets les plus connus pour compléter le texte.
Chant à la ronde ou chant à la marche ? Peut importe ; cette chanson, c'est le pied.
J-L. A.
notes
1 – chansons n°39 – trois navires chargés de blé , en janvier 2014, et n° 271 - Trentemoult et Chantenay en novembre 2018
2 – m'y promenant le long de ces verts prés : n° 58 en juin 2014 – le petit mercelot : n° 335 en avril 2020
3 - Léon Pineau, Le folklore du Poitou, publié en 1892 et réimprimé en 1977 – Voilà mon pied, voilà ma jambe, page 211
interprètes : Dominique Juteau, réponses : Jean-Louis Auneau, Bruno Nourry, Roland Guillou
Source : archives sonores de Dastum 44 - Marie Barthélémy, à Sion les mines, enregistrée en novembre 1990 par Patrick Bardoul
Catalogue Patrice Coirault : Les trois navires chargés de blé (n° 1315)
Catalogue Conrad Laforte : Le bateau chargé de blé (I, F-21)
A Nantes à Nantes est arrivé
Voilà mon pied
A Nantes à Nantes est arrivé
Voilà mon pied
Trois beaux navires chargés de blé
Voilà mon pied, voilà ma jambe
Voilà le pied de ma jolie jambe
Voilà la jambe de mon pied
Trois dames sont venues les marchander
Marchand, marchand, combien ton blé
Je le vends cent sous le denier
Ce n'est pas cher si c'est bon blé
V'nez dans ma barque et vous l'verrez
La plus jeune a le pied léger
Dedans la barque elle a sauté
Le marinier se mit à voguer
La fille s'est mise à pleurer
Qu'as-tu la belle à tant pleurer ?
J'entends ma mère m'appeler
Et mes petits enfants pleurer
Taisez vous la belle vous mentez
Jamais d'enfant n'avez porté
S'il plait à Dieu vous en aurez
Ce sera de bons mariniers
Qui porteront chapeau ciré
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