samedi 6 février 2021

365 - Dans ces bois ténébreux

 

Malgré ce titre qui laisse imaginer les situations les plus dramatiques, ce n'est qu'une simple chansons d'amours ; contrariés et conflictuels certes, mais très classiques dans leur présentation. Extraite d'un cahier de chansons du 19è siècle qui nous a déjà fourni quelques mélodies intéressantes, cette dispute d'amoureux est un peu datée dans son propos comme dans sa forme. Mais ce n'est pas si souvent qu'une chanson de cette époque ose exprimer ce qu'un acteur célèbre a popularisé par la formule « t'as de beaux yeux, tu sais ! »(1)

pour écouter la chanson et lire la suite :

Quand on se plonge dans les collectes réalisées voilà plus de cent cinquante ans sur notre territoire on trouve toutes sortes de chansons. Certaines ont suivi leur chemin pour parvenir jusqu'à nous à peu près identiques à ces témoignages anciens. D'autres, au contraire, ont disparu de la circulation, n'ont plus jamais été enregistrées et n'ont de chance de survivre que si on se donne la peine de les réinterpréter. C'est le cas de ce bref dialogue entre un garçon et une fille. Le thème est présent en abondance dans la tradition, mais rarement sous cette forme.

Les canons de la beauté féminine détaillés dans les chansons mettent plus souvent en avant la chevelure :

Elle a de beaux cheveux jaunes qui lui pendent jusqu'aux talons...

Elle laisse tomber son peigne, son amant le lui ramasse...

Black is the colour of my true love's hair...

etc

Pour les yeux la tradition semble plus prude ou simplement prudente. On peut admirer de beaux cheveux de loin. Pour les yeux, cela implique un rapprochement, un face à face et même plus si affinités. La chanson traditionnelle s'en tient donc souvent à une distanciation qui permet d'évoquer des sentiments sans trop se compromettre.

Peut-être faut-il y voir aussi la raison pour laquelle l'action se situe « à l'ombrage » et « dans ces bois ténébreux ». Ce ne sont pas des situations qu'on étale au grand jour, pour respecter les convenances et bonnes manières de l'époque. Malgré tout une certaine proximité est avouée puisque la fille déclare ses récriminations directement à l'oreille du garçon. Allez donc vous faire une idée précise de la situation avec toutes ces précautions oratoires !

Le thème de l'amant trompeur est indéniablement très répandu dans la poésie populaire. Pourtant, tout comme le refrain, la présence de ces bois ténébreux pourrait suggérer une influence de la poésie classique, Hugo ou Musset, pourquoi pas ? Ceci n'est qu'une supposition mais pourrait fort bien expliquer pourquoi ce texte ne s'est pas maintenu et n'a pas été repéré dans les collectes plus récentes. Trop populaire pour trouver un écho dans un public raffiné et trop maniéré pour avoir les faveurs des chanteurs ou chanteuses de tradition orale.

En attendant, on est bien contents que quelqu'un se soit donné la peine d'inventorier ce type de chansons, au moment où les plus hautes autorités culturelles mettaient un point d'honneur à vouloir sauver les « poésies populaires » en voie de disparition (2). Ainsi, on peut encore en profiter aujourd'hui.


notes

1 - Jean Gabin, s'adressant à Michèle Morgan dans le Quai des brumes, film de Marcel Carné en 1938. Précision utile si vous n'avez pas connu le cinéma d'avant-guerre !

2 – ces collectes datent de la fameuse enquête « Ampère-Fortoul », sous le second empire.


interprète : Jean-Louis Auneau

source : cahiers du ménétrier Poiraud, de Pornic compilés par Michel Gauthier sous le titre « 80 chansons du Pays de Retz ».

non référencée dans les catalogues Coirault et Laforte.



L'autre jour à l'ombrage

Dans ces bois ténébreux

Dans ces bois ténébreux

J'aperçus une belle

Qui peignait ses cheveux

O jour, o jour heureux

Où j'ai vu tes beaux yeux


J'aperçus une belle

Qui peignait ses cheveux

Qui peignait ses cheveux

Je m'suis approché d'elle

Pour lui offrir mes vœux


Elle m'a dit à l'oreille

Vous n'êtes qu'un trompeur


Cherchez une maîtresse

Moi j'ai mon serviteur


Un homme bon et honnête

Complaisant à mes vœux

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