samedi 21 février 2026

497 - Le Loup converti

 La réputation du loup, dans les chansons traditionnelles, tient en deux attitudes : souvent féroce et redouté, parfois benêt et trompé par plus rusé que lui. Une campagne publicitaire récente a fait le buzz sur les réseaux sociaux en présentant le loup sous un nouvel aspect : à la recherche d'une relation apaisée avec les autes animaux, jusqu'à en devenir végétarien. Prendre cette attitude pour une nouveauté ce serait méconnaitre les légendes, les fables et les chansons qui depuis plusieurs siècles nous en ont déjà donné des exemples. Cette chanson va nous permettre de croiser à nouveau la route d'un personnage connu.

Pour écouter la chanson et lire la suite : 

En effet, nous avons rencontré à plusieurs reprises dans ce blog (1) François Tuard, curé de Saillé, village de la presqu'ile guérandaise. Auteur de plus de 150 chansons publiées dans quatre recueils, il a influencé le répertoire de bien des chanteurs de tradition orale. Ses deux premières éditions reprenaient des textes utilisant les airs de chansons traditionnelles ou écrites dans le même esprit. Ce qui explique sans doute que certaines d'entre elles aient intégré les répertoires locaux sans souci de savoir qui en était l'auteur. C'est le cas pour cette chanson collectée dans un secteur où F. Tuard exerça pendat un temps. Dans la chanson « En revenant de Saint Nazaire » (n° 325 – février 2020) le loup avait déjà adopté une attitude hésitant entre la sauvagerie et le comportement humain. Cette fois dans un texte en forme de fable, il donne la réplique à un saint / abbé, dans un contexte moyennageux marqué par la peste. On se croirait projeté dans l'univers de frère Cadfael ou la saga des piliers de la terre de Ken Follett.

La fable publicitaire diffusée à Noël dernier par une chaine de supermarchés (2) nous présente un modèle de conversion très au goût du jour. Désolé de voir tous les animaux de la forêt le fuir (comme la peste !) le loup se met à leur mitonner des petits plats d'où la chair animale est exclue. La morale, ou plutôt le slogan, insiste sur le « bien manger ». Mais de cela le loup ordinaire se contrefiche. Il est né carnivore et ne va pas changer ses habitudes. Dans notre chanson, le loup répare sa faute par le travail, mais rien ne dit qu'un changement de régime alimentaire est en vue.

Le thème de la conversion du loup a inspiré plusieurs fabulistes des 18 et 19è siècles (3). Ces textes ont en commun de montrer que les bons sentiments du converti n'ont qu'une durée limitée. Ainsi :

À ces beaux pénitents, bien simple qui se fie ;
Le Loup n'est pas longtemps mouton ;
Les serments du matin, le soir il les oublie :
Pour reprendre sa barbarie,

Au delà de la fable, il y a aussi la légende de Saint François d’Assise, dialoguant avec le loup qui terrorisait un village italien. Il promet au saint de ne plus toucher de créature humaine ou animale du village, en échange d'un peu de nourriture fournie chaque jour. Le saint de la chanson ne semble pas avoir les talents de François d'Assise et obtient par la menace la collaboration du loup. Le dernier couplet (non repris dans le collectage) dit pourtant que :

Les saints qui sont si bons
Des loups font des moutons

Enfin, plus près de nous, C'est à Saint Envel, dans les Cotes d'Armor, qu'est attribuée une légende d'un loup amené à remplacer l'âne qu'il avait tué. Saint Envel ayant émigré d'Angleterre en Bretagne au 6è siècle, il ne faut sans doute pas chercher plus loin la source d'inspiration de notre brave curé-chansonnier. Des faits similaires sont attribués à d'autres sains bretons, Saint Hervé, Saint Thégonnec (4). La conversion forcée est la même ; seul l'animal change : âne, cheval ou chien.

Fables, contes et chansons, comptines et même jeux d'enfants font une place excessivement importante à l'animal. C'est que la mémoire collective a retenu la terreur que pouvait inspirer le loup dans les campagnes. Théodore Botrel, dans ses « mémoires d'un barde errant », en évoque le souvenir dans sa jeunesse en Ille et Vilaine. En Loire-Atlantique, au milieu du 19è siècle on a encore chassé le loup à quelques kilomètres de Nantes. La toponymie locale a conservé le souvenir du prédateur avec des lieu-dits comme « la Roche aux loups » ou «  la bauche tue-loup ».

On voit de nos jours des partisans de la réintroduction du loup, qui semble incongrue dans un espace où il aura bien du mal à se convertir à la modernité. On voit aussi des politiques essayer de faire croire que de loups ils sont devenus moutons, pour ne pas effrayer les électeurs. Mais c'est une toute autre histoire.

La folklorisation des chansons de François Tuard ne s'arrête pas avec les quelques exemples que nous avons déjà pu réinterpréter. Un autre animal, domestique cette fois, a retenu l'attention de bien des chanteurs de notre région. Ce sera pour une autre fois.

J-L. A.


notes

1 – chansons n°143, Mon parapluie - 153, la prise de tabac – 232, Le moulin de Saillé – 286, la fée Carabosse – 325, En revenant de Saint Nazaire

2 – vous ne voulez quand même pas qu'on donne leur nom ! Ceci dit, si le patron de cette chaine veut bien se transformer en mécène ; comme vous le savez, on a besoin de sous.

3 - que vous trouverez sur ce site https://www.fables-et-fabulistes.fr/ - la citation est du « Loup converti » de Pierre-Louis Ginguené (1748 – 1816)

4 – d'après Le loup dans les traditions de Bretagne, par François de Beaulieu – SkolVreizh n° 31 (1994) – Loc-Envel se situe un peu à l'ouest de Guingamp, proche du Finistère.


interprètes : Liliane Berthe, avec le soutien de Anne Dagorn, Claudine Lumeau-Imbert, Christine Gabillard, Nicole Barbaud et Martine Levent.

source : chanson collectée par Mathieu Hamon, chez Mme Louise Héas en 1991. Texte original publié dans le volume 2 des Chansons de Saillé, page 32, composé par François Tuard, curé de Saillé, sur un air connu (en revenant des noces).

Les couplets en italique ne figurent pas dans le collectage.


C'est une belle histoire, lon la

C'est une belle histoire

Je vais la raconter

Si vous voulez la croire

Je vais la raconter

Voulez vous l'écouter


C'était en Angleterre, lon la

La peste avait détruit

Les bœufs du monastère

Elle avait tout détruit

Dans une seule nuit


Voyant cette misère, lon la

L'abbé se demandait

Comment il allait faire

L'abbé se demandait

Comment il sèmerait


Un pêcheur s'embarasse, lon la

Un saint pour aller loin

Toujours trouve une passe

Un saint pour aller loin

Ne s'embarasse point


Pour faire un attelage, lon la

Il prend deux jolis daims

Tirant avec courage

Il prend deux jolis daims

Pour labourer ses biens


Au milieu de l'ouvrage, lon la

Soudain arrive un loup

Un loup rempli de rage

Soudain arrive un loup

Qui veut dévorer tout


Déjà le bon apôtre, lon la

Croque le premier daim

Espérant croquer l'autre

Croque le premier daim

A peu près comme rien


Mais le saint le menace, lon la

Tu prends mon ouvrier

Veux tu que je m'en passe ?

Tu prend mon ouvrier

Tu vas le remplacer


Le loup devant ce maitre, lon la

Semblait dire humblement

Il faut donc se soumettre

Semblait dire humblement

Travaillons maintenant


Cependant l'oeil à terre, lon la

Il murmurait tout bas

Ca ne m'arrange guère

Il murmurait tout bas

Ca ne m'arrange pas


Mais en fin pour lui plaire, lon la

Il se laisse atteler

Près du nouveau confrère

Il se laisse atteler

Et commence à tirer


Et sans désavantage, lon la

Le saint grâce au vieux loup

Fit tout son labourage

Le saint, grâce au vieux loup

Put aller jusqu'au bout


Que cela veut-il dire, lon la

Les saints qui sont si bons

Par leur aimable empire,

Les saints qui sont si bons

Des loups font des moutons


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