Pour un bâtiment qui fut le fleuron de la marine française, il est curieux de constater que la chanson la plus connue est celle qui célèbre sa déchéance. Le cri du cœur de Sardou est arrivé bien tard. Mais au moment de son lancement le paquebot France a-t-il suscité un engouement traduit dans la chanson populaire ? Sans minimiser quelques timides tentatives, force est de reconnaître que ce sont les ouvriers des chantiers navals qui ont le mieux valorisé le produit de leur travail, avec des couplets bien différents de ceux commercialisés à l'époque.
pour écouter la chanson et lire la suite:
Si tout un chacun a encore dans la tête le « ne m'appelez plus jamais France » de Michel Sardou, combien d'entre nous pourraient fredonner ne serait ce qu'un couplet à la gloire de ce fier vaisseau. Lancé en 1960 aux chantiers de l'Atlantique, à Saint Nazaire, le France symbolisait la grandeur retrouvée de la flotte nationale, alors que les français avaient encore en mémoire la fin tragique du Normandie dans le port de New-York. Le lancement de son successeur arrivait sans doute un peu tard, dans un monde en changement. La traversée de l'Atlantique devenait alors l'apanage des Super Constellations et autres Boeings. Le temps des liners et du ruban bleu était en passe d'être révolu. Mais le paquebot France aurait mérité mieux que les quelques bluettes sans prétention qui ont accompagné sa mise en service.
Signe des temps ? Deux chansons seulement ont célébré celui qui redonnait aux français leur fierté maritime. L'une fut interprétée par André Dassary, chanteur dont l'heure de gloire reste marquée de manière indélébile par le trop fameux « Maréchal nous voilà ». Ce « Gloire au France », malgré la collaboration d'auteurs et compositeurs reconnus, (François Bouillon et Jean Cantel) n'a laissé aucune trace dans les mémoires. La seconde chanson a été diffusée à doubles titres (1) : « Hymne au paquebot France " et "Un bateau qui vient de France ». Ni l'un ni l'autre, pas plus que leur interprète, Annette Lajon, n'ont marqué l'histoire de la chanson.
La chanson diffusée sur un 45 tours, vantant le rôle d'ambassadeur du navire et la beauté de ses lignes, occultait complètement ses origines et ceux qui y ont œuvré. On y parle de Paris et de la Seine, comme si les chantiers navals étaient au pied de la tour Eiffel. Pour renforcer la portée internationale de l'événement, une version anglaise était proposée sur la même face du 45 tours :
Liner so proud, sail like a cloud
Upon the rolling ocean wawes...
D'autres couplets existent pourtant pour cette chanson. Ils sont eux aussi dus à Gustave Musseau pour les paroles et Georges Demel pour la musique. Une thèse consacrée à l'histoire du paquebot (2) contient dans ses annexes, un fac-similé de l'original. En plus des paroles de la chanson retenue par les nazairiens, nous vous donnons également celles enregistrées par Annette Lajon. Inutile de jouer au jeu des sept différences ; les deux textes n'ont rien de commun, seule la musique les rassemble. L'un vante « notre élégance » et le « charme de Paris », quand l'autre magnifie le rôle de ceux qui ont forgé l'acier et les qualités maritimes de leur chef d'oeuvre. C'est un peu comme si ce France était le révélateur de l'existence de deux France. Il y a celle qui, dans le sillage du général De Gaulle, fait du paquebot un roi des océans, promu ambassadeur de la grandeur retrouvée de son pays d'origine. Il y a aussi celle qui reconnaît dans ses concepteurs et cosntructeurs, les auteurs d'une prouesse technique qui transforme ses trajets en séjour paradisiaque. Est-ce prémonitoire ?, ces deux couplets et deux refrains évoquent à la fois la fin tragique du Normandie et l'heure ou l'existence de son successeur prendra fin. Le terme « dernier du genre » peut tout aussi bien convenir à valoriser les techniques de pointe utilisées pour sa construction qu'annoncer la fin d'une lignée, bousculée par une révolution des transports déjà bien entamée.
Dans le disque « Saint Nazaire en chansons » (3), que nous avons publié en 2001, l'hymne est interprété par Joseph Teffaut, ancien chaudronnier aux chantiers de l'Atlantique. Il le fut pour la première fois le 7 juillet 1961 pour la remise des prix de l'école d'apprentissage des chantiers. Il était suivi de deux couplets, sur le même air, d'un « Hymne aux vacances » tout aussi parlant pour les apprentis.
J-L. A.
Notes
1 - " Hymne au paquebot France " "Un bateau qui vient de France " par Annette Lajon, orchestre Jean Laquieze, sur disque 45 tours Record. Musique de Georges Demel, paroles G. Musseau et Marc Lanjean (adaptation anglaise R. Smithies) A écouter ici.
2 - Anthony Fournier : Le France (1962-1974): une saga industrielle et commerciale française au crépuscule des Trente Glorieuses. A lire ici
3 - St Nazaire en chanson – tradition vivante de Bretagne n°16 – Dastum / Dastum 44 (2001) – chanson n° 2
Interprètes : Roland Guillou et Nicolas Pinel
source : Joseph Teffaut, de La Chapelle-des-Marais (Loire-Atlantique) enregistré le 6 novembre 2000 par Baladine Claus.
Paroles : Gustave Musseau, musique de Georges Demel
A deux pas de l'océan
Tout le long du port géant
De Saint-Nazaire à Méan
S'ouvrent les Chantiers de l'Atlantique
C'est là qu'en forgeant l'acier
L'homme a construit l’un des paquebots
Le dernier du genre et le plus beau
Du monde entier.
refrain 1
Honneur à lui, gloire à celui
Qui porte le nom de France
C'est un vaisseau, un pur joyau
Fier de sa noble naissance
Sur le chemin de son destin
Souhaitons lui longue vie
De même qu'une autre fin
Que Normandie
Voici ce palais flottant
Ce palace étincelant
Qui s'élance triomphant
Pavillon haut sur la mer immense
Orgueil de notre pays
Rapide, élégant, souple, léger
Son confort est pour le passager
Un paradis
refrain 2
Honneur à lui, gloire à
celui
Qui porte le nom de France
C'est un vaisseau, un pur joyau
Fier de sa noble puissance
Sur le chemin de son destin
Souhaitons-lui bonne chance
Jusqu’à l’heure où prendra fin
Son existence.
Paroles de la chanson interprétée par Annette Lajon
De la Seine au ciel si pur
Jusqu'aux rives de l'Hudson
Tu sillonnes dans l'azur
Les flots argentés de l'Atlantique
Messager de mon pays
Va porter le charme de Paris
A ce nouveau monde qui t'attend
Comme un ami
Refrain
Fier paquebot, pavillon haut
Roi des océans immenses
Tu vas porter au monde entier
Un peu de notre élégance
Tu es un lien pour les humains
Un message d'espérance
Toi qui porte fièrement
Le nom de France
Sur ce long coursier des mers
Qui s'en va glissant sur l'eau
Jusqu'au bout de l'univers
Une ville entière est en vacances
Quand le port enfin paraît
Dans la joie qu'apporte un sol nouveau
On ne quitte jamais sans regrets
Ce beau palais
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire