vendredi 3 mars 2017

190 - Un drame familial

La publication de cette chanson ne doit rien à l'actualité, même si le hasard fait se télescoper des événements qui n'ont aucun rapport entre eux. Elle n'a pas été collectée à Orvault, mais dans la presqu'ile de Guérande. Aucun indice ne permet de la rattacher à un fait divers en particulier.
Les histoires tragiques ressortissent habituellement du domaine de la complainte. Curieusement, si ce texte est aujourd'hui assez connu dans toute la Haute-Bretagne c'est par une version à danser entendue dans bien des festou noz (1). Avec notre chanson de la semaine nous le rétablissons à sa place. C'est à dire celle des veillées où ce genre de complainte criminelle avait fonction de chanson édifiante.
Pour écouter la chanson et lire la suite :


Notre texte est tiré des collectes de Gustave Clétiez, reprises dans le premier tome des chansons publiées par Fernand Guériff (2). Celui ci précise que cette complainte « aborde un crime qui eut beaucoup de retentissement ». Bien que la totalité des exemples de cette chanson aient été recueillis dans l'Ouest (Bretagne, Vendée, Poitou) il est bien difficile de savoir si elle est basée sur des faits réels. Contrairement aux complaintes criminelles diffusées sur feuille volante qui donnent une localisation précise ainsi que les noms des victimes et de leurs bourreaux, celle ci reste anonyme. Si ce crime a eu du retentissement c'est à une période assez éloignée pour qu'il passe du témoignage factuel à la tradition légendaire. Le fait de situer, dans les versions bretonnes, la fin de l'histoire dans les prisons de Rennes ou de Vannes ne suffit pas à en faire une chanson régionale.
Nous allons justement nous intéresser à cette fin car la version Clétiez nous laisse sur notre faim. Nous avons un crime mais point de châtiment, ce qui est habituellement la conclusion de ce type de complainte. Intéressons nous donc aux autres versions de cette chanson, pour constater que deux tendances se dessinent : l'une tragique, l'autre heureuse.
La prison et l'échafaud pour le meurtrier sont la règle générale. Si la version entendue par Louisette Radioyes à Saint Congard (56) laisse le fils croupir enchaîné en prison, celle notée par Hervé Dréan à Péaule (56 aussi) va jusqu'au jugement. Dans la chanson enregistrée par Vincent Morel à Saint Jouan de l'Isle (22) le voilà rendu jusque sur l'échafaud (3) :
Ne pleure donc point la belle faudra mourir
Mais que Dieu nous unisse dans son saint paradis.
Cette idée de se retrouver au paradis est aussi présente dans une version chantée en 1980 à la bogue d'or :
Un jour dans sa prison un ange lui dit
Ton père ainsi que ta mère sont au paradis
Ainsi que dans la version poitevine imprimée par Jérôme Bujeaud. Mais la jeune fille qui a assisté au drame ne l'entend pas ainsi :
Dans le paradis dit elle tu n'iras pas
Ta place est réservée avec Judas
Pour qu'une fin heureuse vienne rompre cet enchaînement de malheurs il fallait une intervention divine. C'est ce qui se produit dans la version chantée à Vincent Morel par Mme Lebreton :
Descend un ange des cieux qui leur a dit
Mariez les tous les deux car Dieu le veut
Ils ont vécu ensemble trente deux ans
Sans jamais aucune querelle ni grondement
Un drame familial qui finit bien ; c'est un miracle !


notes
1 – Vous pouvez écouter les enregistrements de Roland Brou avec le groupe les Quatre Jean : sur les CD « Entends tu ma blonde le tonnerre qui gronde » et « A Nantes la jolie ville »
2 – Gustave Clétiez, organiste guérandais (1830 – 1896) a collecté plus de 200 chansons qui ont été publiées par Guériff.
3 – disque « grandes complaintes de Haute Bretagne » - CD n°2, chanson 12 – co édité par Ar Men, la Boueze, le GCPBV et Dastum 44 - pour les autres versions reportez vous aux ouvrages de L. Radioyes ou H. Dréan

interprète : Janig Juteau
source : Fernand Guériff – vol 1 page 58, collecte de Gustave Clétiez
catalogue P. Coirault : 9707 - Le fils du riche marchand qui tue son père

Un drame familial (complainte)

Mon père aussi ma mère, riches marchands
N'avaient dans leur ménage que moi d'enfant

Tous les jours ils me disent qu'il faut chercher
Une fille ben riche pour épouser

Là un jour j'en trouve une tout à mon gré
Qui à mes père et mère n'a pas été

Son père lui demande bien hardiment
A-t-elle de la fortune, beaucoup d'argent

Le garçon répondit en lui disant
J'aimerais mieux la fille que son argent

Lors le père en colère prit son bâton
Il a battu son fils hors de raison

Le garçon par furie prit son fusil
Il a tué son père, sa mère aussi  

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