vendredi 7 mars 2014

45 - Derrière chez mon père

Voilà plusieurs semaines que les oiseaux n'ont pas été sollicités pour participer à la chanson de la semaine. Il est grand temps de remettre ça. Ce n'est pas notre tendance hitchckokienne qui se réveille, mais tout simplement que les volatiles tiennent une place particulière dans les chansons traditionnelles.
Le côté réaliste de cette chanson peut vous échapper. On y conte la mésaventure d'un oiseau qui tombe au sol parce que la branche qu'il a choisie se casse. Mais de quel oiseau s'agit-il ? Un petit jeune qui n'a pas encore appris à voler ? Une poule suicidaire ? Et dans ce cas comment a-t-elle réussi à grimper aussi haut ?
Si c'était là le seul mystère contenu dans cette chanson ! Mais ce texte, outre qu'il nous semble incomplet, suscite encore bien des interrogations.
Pour beaucoup d'entre vous, cette histoire de branche cassée doit faire resurgir du fond de vos mémoires quelques chansons enfantines. Deux, essentiellement. La première a pour refrain « a pris sa, à la volette, a pris sa volée ». Elle a été notée pour la première fois en 1575. La seconde met en scène un personnage nommé compère Guilleri et son refrain – titi carabi, toto carabo...- ne peut laisser de doute sur son appartenance aux chansons pour enfants...
écouter la chanson et lire la suite

Qui était donc ce Guilleri, personnage imaginaire ou légendaire. L'histoire a retenu l'existence d'un Guilleri, ou plutôt de deux frères portant ce surnom. Leur véritable identité a été oubliée ; leurs exploits ont été tellement déformés par les différents témoins ou historiens qu'il est impossible aujourd'hui de savoir si on est en présence d'un Robin des bois français ou d'une bande de hors la loi reléguant les Dalton au rang de kayra de banlieue. Les éléments les plus fiables placent leurs exactions à la fin des guerres de religion, quand des soldats démobilisés s'organisèrent en bandes qui rançonnaient les marchands et terrorisaient les paysans. Leur pouvoir et leurs richesses leur auraient même permis de loger dans des châteaux. Henri IV dut organiser une véritable expédition pour en venir à bout. La seule certitude c'est que le frère cadet mourut dans ces combats et l’aîné, arrêté plus tard dans le bordelais, fut soumis au supplice de la roue dont il mourut en 1608 à La Rochelle. Leur histoire se situe dans un secteur compris entre Nantes et les landes de Gascogne avec une prédominance en Aunis et Saintonge. Un auteur du 19ème a même imaginé qu'ils étaient originaires de Noirmoutier et propriétaires d'un château à Machecoul. Voilà qui nous arrangerait bien pour faire le lien avec ce blog. Mais ces affirmations n'ont jamais été vérifiées et restent du domaine du roman.
Quel rapport avec cet oiseau qui tombe de la branche ? Pourquoi ce Guilleri, qui a tout fait pour rester anonyme, ne survit-il que par le répertoire enfantin alors qu'un Mandrin a acquis la célébrité ?. Pourquoi l'oiseau capable de voler jusqu'à la plus haute branche n'est-il pas capable de freiner sa chute ?
Ne comptez pas sur nous pour apporter des réponses à toutes ces questions. D'autres n'hésitent pas à affirmer ce qu'ils sont incapables de prouver allant jusqu'à assimiler Guilleri avec la chasse Gallery ! Ce n'est pas le genre de la maison. Mais si vous avez des idées faites en profiter les copains.
Enfin, des versions moins incomplètes que celle ci font intervenir en final un médecin qui pose un diagnostic...incomplet. Si vous connaissez, en plus, une fin acceptable pour cette chanson, ça nous arrangerait bien.
En attendant, elle se prête bien au rond paludier. Alors : « et dedans.. »

Derrière chez mon père: 
(rond paludier)

Derrière chez mon père
Un oiseau l’y a (bis)
Qui nuit et jour chante
L’on dit qu’il s’en va
La lire la lire, la lire la la (bis)

Qui nuit et jour chante
L’on dit qu’il s’en va (bis)
Chante, bel oiseau, chante
Mais ne t’en vas pas
La lire la lire, la lire la la (bis)

L’oiseau prit son vol et au vert bois s’en va…

Sur la plus haute branche, l’oiseau s’y reposa…

La branche était sèche et l’oiseau tombe en bas…

La terre était dure et son p’tit cœur brisa…

Oiseau, bel oiseau, que tu endures du mal.

interprète : Janick Péniguel
source : Marie Mouilleron de Roffiat en Batz-sur-Mer - 1979 (collecte : Francine Lancelot)
catalogue Coirault : Le petit oiseau sur la branche qui se casse : 10512
catalogue Laforte : A la volette 1-I-05 et Le bonhomme tombe de l'arbre 1-I-11

Pour mémoire la chanson de compère Guilleri :

Il était un p'tit homme
Qui s'appelait Guilleri, carabi
Il s'en fut à la chasse
À la chasse aux perdrix, carabi

Refrain:
Titi, carabi, toto, carabo, compère Guilleri
te laisseras-tu, te laiss'ras-tu, te laiss'ras-tu mouri ?

Il s'en fut à la chasse
À la chasse aux perdrix, carabi
Il monta sur un arbre
Pour voir ses chiens couri, carabi

Il monta sur un arbre
Pour voir ses chiens couri, carabi
La branche vint à rompre
Et Guilleri tombit, carabi

La branche vint à rompre
Et Guilleri tombit, carabi
Il se cassa la jambe
Et le bras se démit, carabi

Il se cassa la jambe
Et le bras se démit, carabi
Les dam's de l'hôpital
Sont arrivées au bruit, carabi

etc



4 commentaires:

  1. D'après Paul Sebillot "Croyances, mythes et légendes des pays de France", compère Guilleri est un surnom donné dans le sud Poitou (Deux Sèvres) au bruant proyer, un petit passereau qui aurait fort bien pu tomber d'un arbre.

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    1. L'information est intéressante. D'après le guide des oiseaux d'Europe, le bruant proyer passe son temps perché à chanter "tsic, tsic, tsic, chnirlrlrl". On connait donc maintenant avec certitude la raison de sa chute: problème avec l'alcool !

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  2. Oui, et le mot Guilleri, selon le Robert, Dictionnaire historique de la langue française", désignait le chant du moineau, puis le moineau lui-même. On rejoint facilement le sens phallique donné aux oiseaux chanteurs.
    Enfin, on retrouve la branche qui rompt, et la jambe cassée, deux éléments à double sens érotique trouvés dans plusieurs chansons.
    C'est là qu'il faut chercher le sens caché de la chanson, car les paroles n'ont absolument rien à voir avec l'histoire du bandit appelé Compère Guillery.

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  3. L’image de la jambe cassée se retrouve dans beaucoup de chansons. Cet accident arrive en général à une jeune fille, qui fait ensuite souvent appel à un médecin. L’on peut raisonnablement l’interpréter comme le fait de perdre sa virginité, ou encore de tomber enceinte.
    L’origine de cette image curieuse pourrait être liée à une tradition rapportée par Conrad Laforte : à la naissance d’un bébé, on envoie les enfants chez une tante. De retour à la maison, quand ils trouvent un nouveau-né dans le berceau et la maman au lit, on leur affirme qu’on lui a cassé la jambe.
    Dans la chanson A la volette, c’est un oiseau qui se casse l’aile, après qu’une branche se soit rompue : l’oiseau représente couramment l’homme et le désir masculin, et la branche rompue et l’aile cassée une allusion aux suites du coït. On le comprend mieux avec Compère Guilleri.
    Celle-ci réunit un peu les mêmes éléments : il ne faut pas croire, comme il est couramment dit, que cette chanson fait référence à un Compère Guillery, soldat démobilisé devenu bandit après la fin des guerres de religion, faute du moindre lien entre son histoire et les paroles de la chanson.
    De même, la légende de Gallery, gentilhomme condamné à chasser éternellement du lever au coucher du Soleil, expliquerait difficilement les éléments de la chanson en dehors de la chasse.
    Il faut voir à nouveau des doubles sens érotiques.
    D’une part, le nom même : selon le Robert, guilleri désignait le chant du moineau, puis le moineau lui-même. On rejoint facilement le sens déjà donné aux oiseaux chanteurs.
    Jean Héroard, médecin auprès du jeune dauphin, futur roi Louis XIII, rapporte dans son Journal qu’il utilisait ce terme pour désigner son sexe, comme s’il s’agissait de la manière enfantine de l’époque de désigner le zizi (Zizi est d’ailleurs le nom d’un oiseau, le bruant zizi, comme, d'après Paul Sebillot, « Compère Guilleri » désigne le bruant proyer).
    D’autre part, le refrain reprend la dernière phrase du refrain de la chanson leste Quand Colinet, dont les couplets plaisantent sur les capacités sexuelles de Colinet, et sont ponctuées par le « T'y lairras-tu mourir », qui laisse peu de doute sur le sens de cette mort là : si la mort est une image évoquant souvent la flaccidité qui suit l’amour, il s’agit ici de celle qui vient empêcher le coït.
    En effet, l’arrivée des dames apportant emplâtre et charpie se retrouve dans une chanson de salle de garde, soulignant là aussi la connotation érotique de ces éléments :
    En y revenant de Montmartre
    [...] Je regarde entre ses jambes, j'aperçois le paradis,
    Je regarde entre les miennes, j'aperçois Jésus-Christ.
    Jésus-Christ dresse la tête, dans le paradis se fourrit ,
    Et s'y fourrit si vite que sa cervelle crevit.
    Toutes les dames de la ville accoururent à son cri,
    L'une apportant du linge et l'autre du charpi.
    On peut donc penser que la branche qui rompt et la jambe cassée, dans ces chansons dont le protagoniste est masculin, représente l’éjaculation (là on elles représentent la perte de virginité ou la grossesse pour des protagonistes féminins).
    J’ai développé tout ça dans mon tout récent livre "Les doubles sens érotiques dans les chansons traditionnelles – la rose et le rossignol", Éditions Bonneton.

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