vendredi 24 janvier 2020

324 - Il était une bergère


Une bergère, un chat, un fromage...et ri et ron petit patapon. Que de souvenirs d'enfance nous reviennent avec cette contine ! Mais est-ce bien une chanson enfantine ? Plusieurs interprètes en ont souligné son caractère grivois (1). Le double sens est toujours présent dans ce type de chansons. Mais ce n'est pas son seul intérêt.
Si, d'une version à l'autre, l'histoire se déroule souvent d'une manière analogue, sa conclusion et ses refrains font preuve d'une grande diversité. Pour en savoir plus, partons donc sur les chemins et de bon matin, à bicyclette.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

Certains d'entre vous font comme une espèce d'allergie aux chansons de bergères. Ils les jugent passéistes, représentant les souvenirs lointains d'une France pastorale, archaïque et rétrograde. Ceci, bien sur, à condition de tout prendre au premier degré et de ne pas chercher plus loin que le bout de son nez. Reste que la bergère, héroïne de bien des chansons traditionnelles, est un symbole de la classe sociale la plus défavorisée. Emploi tenu par de (très) jeunes filles dont la seule distraction était de rêver au prince charmant. Est-ce que cette attitude a bien changé ou serait-elle encore d'actualité ?
Bref, ce qui a bien changé c'est la fabrication du fromage. Il n'est plus guère produit à la maison. C'est du domaine d'un petit agriculteur bio du canton, ou d'une grosse laiterie, propriété d'un consortium multinational, selon vos goûts ou vos habitudes ! Le fromage n'est cependant pas l'ingrédient principal de toutes les versions de cette chanson. Nous en avons trouvé un certain nombre qui débutent par:
Il était une bonne femme,
Qui faisait de la bouillie,
Dans un vieux chaudron
Comme d'habitude avec les chansons tombées dans le domaine enfantin, la littérature spécialisée a imposé le seul refrain avec lequel nous avons entamé cet article: petit patapon! Ce refrain est certes bien connu et bien implanté. La version répertoriée en 1860 par Armand Guéraud est bâtie sur cet air et ce refrain. Mais ce n'est pas le seul, loin de là. Parmi ceux qu'on retrouve le plus souvent dans nos contrées de l'ouest de la France en voici quelques uns:
falaridaine, falaridon ou la faridondaine, la faridondon
Lariti tonton lariton ou la riponpon lurette, finalement pas si éloignés du petit patapon,
Ma petit' mominette... mon petit mominon;
Dans la baratte... dans le baraton
Petits bonnets, grands bonnets tout ronds;
Vive l'amour ma brunette
...que nous avons rencontrés à plusieurs reprises.
Plus original est ce refrain qui nous entraîne à bicyclette, bien avant que Montand n'aille par les chemins avec Paulette. Ce refrain est témoin d'une évolution plus moderne de la chanson. Dans son ouvrage “la danse traditionnelle en France”, Yves Guilcher a bien souligné l'influence de ce moyen de transport individuel sur l'évolution des traditions (2). C'est l'instrument de la modernité et de la libération des contraintes de la société rurale renfermée sur la vie du village, du hameau. Ce qui est valable pour la danse se traduit aussi jusque dans les paroles de la chanson. C'est une célébration du progrès, sur un air de la tradition !
Ce refrain vélocipédique a été collecté plusieurs fois dans le même secteur par Hervé Dréan, Raphael Garcia, Albert Poulain...ainsi qu'ailleurs en Haute-Bretagne, comme vous le constaterez en recherchant sur la base Dastumedia.
Enfin, au risque de nous fâcher avec les défenseurs des animaux, il faut bien évoquer les mésaventures du chat et sa triste fin. Vraiment coléreuse la fermière qui tue son chat pour une simple broutille. Sauf si cet acte sauvage nous cache autre chose ? Docteur Freud, si vous nous lisez, on attend vos explications ! Et encore, notre chanson se contente de mentionner le décès du chat quand d'autres versions vont bien plus loin. Il est souvent question d'utiliser la peau du chat pour s'en faire des vêtements:
De la peau des chatons,
Elle fit un manchon,
Puis des gants tout blancs,
Et aussi un plastron
Une version québécoise propose également de faire des cordes de violon avec les tripes du chaton !
Il est aussi parfois envisagé de boulotter minet:
Pour votre pénitence
Vous mangerez votre chaton,
A la sauce piquante,
Au poivre et aux oignons
Voilà qui nous rappelle qu'une autre chanson traditionnelle fait déguster, à un curé, un pâté dans lequel il retrouve des poils de chat ! (3)
Mais la conclusion nous entraîne dans un tout autre domaine que celui de la chanson pour enfants. Nous voici encore en présence d'un confesseur qui abuse de la situation. La réputation des ecclésiastiques n'est plus à faire, en tous cas pas dans les chansons. Embrassons nous ma chère et si ça vous plait recommençons. A défaut de prince charmant, n'est-ce pas !!!
Sauf que plusieurs versions font tout pour conserver un semblant de morale:
Je n'embrasse point les moines
J' n'embrasse que mon mignon
Avec cette histoire on en a vraiment pour tous les goûts.

Notes
1 – voyez par exemple Colette Renard – chansons gaillardes (disques Vogue ‎– LD 615.30, 1959) réédité en CD
2 – Y. Guilcher cite en particulier l'étude de Daniel Halévy : Visites aux paysans du Centre (Grasset-1934) - “Mais quels sont les nouveaux plaisirs ? La bicyclette. Tout jeune homme veut avoir la sienne; le dimanche il va chercher au loin les bals. Il y danse, il y fait le coquet”.
3 - Le meunier qui met son chat en pâté (référence du catalogue Coirault 00307) sous la forme de notre chanson n°162 “Martin s'en revient du marché” (juillet 2016)

interprète: Dominique Juteau – réponses: Jean-Louis Auneau et Francis Boissard
source: enregistrement d'un groupe de chanteurs de Nivillac (56) par Hervé Dréan en octobre 1977 – publié dans “Instants de mémoire” éd. Musique Sauvage (2011) volume 3, page 101
catalogue P. Coirault: la bonne femme qui a tué son chaton (satiriques et plaisantes – 11325)
catalogue C. Laforte: Il était une bergère (I, J-04)

Il était une bergère, à bicyclette
Il était une bergère, à bicyclette,
Qui gardait ses moutons,
Entre les deux roues qui tournent,
Qui gardait ses moutons,
Entre la selle et l'guidon.

Elle faisait un fromage
Du lait de ses moutons.

Son chat qui la regarde,
D'un air-e si fripon

Si tu y mets la patte,
Tu auras du bâton,

Il n'a pas mis la patte,
Il a mis le menton,

La bergère en colère
Elle a pris son bâton,

Elle a frappé si fort
Qu'elle a tué son chaton

Elle s'en fut à confesse
Au curé du canton

Mais mon père je m'accuse
D'avoir tué Riton

Ma fille pour pénitence
Nous nous embrasserons

La pénitence est douce
Nous recommencerons.


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