samedi 18 janvier 2020

323 - Monsieur de la Giraudé


Nous avons tout essayé pour parler d'amour en ce début d'année. Mais l'actualité résonne de bruits de conflits. Alors suivons le mouvement avec une chanson qui évoque un retour de guerre. Laquelle ? Peu importe, même si on l'imagine d'un autre âge, avec des armes qui nous paraissent aujourd'hui bien dépassées.
C'est une chanson énigmatique. Nous n'avons que des interrogations sur son origine et peu de réponses concrètes à vous apporter. C'est une chanson rare et quelque peu oubliée. Mais elle est là, dans nos archives, et ne demande qu'à resurgir, tant son thème, lui, n'est ni rare ni surprenant.
Pour écouter la chanson et lire la suite :


Qui sont donc ces cavaliers ? Qui est donc ce M. de la Giraudé ? Nous devons vous avouer que nous n'en savons rien. Mais intéressons nous d'abord aux éléments concrets de cette découverte.
Nous disposons de trois sources concordantes pour cette chanson. Toutes les trois notées dans la seconde moitié du 19è siècle et dans un secteur géographique restreint, celui de Pornic, sur la côte de jade. Les trois versions varient peu tant pour le texte que pour la mélodie mais suffisamment pour nous obliger à faire un choix. C'est donc la version recopiée dans les cahiers du violoneux Poiraud que nous avons choisi d'interpréter. Une source avec laquelle vous êtes déjà familiarisés si vous suivez régulièrement ce blog. Les deux autres copies à notre disposition sont : les collectes d'Armand Guéraud et celles d'Abel Soreau (1). Les dates de recueil vont de 1860, pour Guéraud à 1897 pour Soreau, avec deux informateurs différents, outre le violoneux Poiraud, MM Bellanger pour Guéraud et Joseph Rousse pour le chanoine Soreau ; tous trois sont originaires de Pornic. La localisation est donc bien précise et limitée. Est-ce à dire que cette chanson n'était connue qu'à cet endroit ? Pas tout à fait. Une mélodie intitulée « Le long de ces sentes vertes » est présente dans le volume 4 des « Chanson des pays de l'Oust et du Lié » (p. 11) qui reprend partiellement les mêmes aventures. Il est possible que d'autres versions nous aient échappé. Si vous en connaissez, merci de nous en faire profiter.
La chanson du pays de Loudéac ne parle pas de ce Monsieur de la Giraudé (ou Girausé). Personnage réel ou de fiction ? Voilà qui est bien difficile à savoir. Le récit fait penser à une de ces légendes médiévales et chevaleresques qui devaient faire frémir dans les donjons. Mais est-ce pour autant un gage d'ancienneté ? Rien n'est moins sur. Les siècles passés ont connu à diverses reprises des périodes d'engouement pour le moyen-âge. Nous avons déjà publié il y a peu un texte portant sur la période des croisades et pourtant composé à la fin du 18è siècle (2). Aucune certitude donc, même si une certaine analogie peut être constatée avec les malheurs du prince d'Orange qui meurt au retour de la guerre :
De trois grands coups de lance qu'un anglais m'a donné.
Voici donc tout ce qu'on peut dire sans se lancer dans des suppositions hasardeuses. La chanson était connue à Pornic, bien avant que la mode des bains de mer et le développement du chemin de fer n'en fassent une station balnéaire à la mode.
Les détails du récit font référence à une époque révolue de chevalerie en armes. Une époque où les nobles choisissaient pour sépulture l'intérieur des églises ; ce qui nous vaut d'avoir conservé quelques monuments funéraires intéressants dans certaines cathédrales. Le clergé, au plus haut niveau, mit un terme à cette pratique, vers le début du 18è. essentiellement pour des raisons d'hygiène. Le valet a aussi droit à un emplacement particulier : le balai (ou balet) de la grande porte, un endroit sans doute bien en vue. Amis historiens, on attend vos explications à ce sujet. Il pourrait s'agir d'un porche ou d'une entrée couverte, d'après les annotations d'Abel Soreau sur le sujet (3).
Il n'y a pas de morale à cette chanson. Prenons le risque d'en choisir une : La guerre ne connait que peu de vainqueurs mais beaucoup de perdants.

Notes
1 – documents consultables à Dastum 44 pour le manuscrit Poiraud, et à la médiathèque de Nantes pour Abel Soreau. Pour Guéraud : Chants populaires du pays nantais et du bas Poitou (Modal-FAMDT – 1995) tome 1 , page 101.
2 – voir Alonzo et Imogine, chanson n° 317, novembre 2019.
3 – voici les notes d'Abel Soreau. Comprenne qui pourra : Baletum – Apud Pictavenses vulgo Balet species porticus textae ad mundinas alias ver es quaslibet ab aeris intemperie defondendas.

interprète : Jean-Louis Auneau
source : quatre vingt chansons du Pays de Retz, cahier du violoneux Poiraud, recopié par Michel Gautier – archives Dastum 44

Qui sont ces cavaliers, là ? (bis)
Qui chevauchent le long de la prée, là
Qui chevauchent le long de la prée.

C’est monsieur de la Giraudé (bis)
Là qui s’en revient de l'armée,
Là qui s’en revient de l'armée.

Son cheval est si léger (bis)
Qu’il n’en abat pas la rosée, là
Qu’il n’en abat pas la rosée

Oui mesdames c’est bien moi (bis)
Sur mon corps je porte les marques, là
Sur mon corps je porte les marques

J’ai quinze blessures au coté (bis)
Et mon cher valet en a seize, là
Et mon cher valet en a seize

Si je meurs enterrez moi (bis)
Vis à vis l’autel de Saint Georges, là
Vis à vis l’autel de Saint Georges

Et mon valet vous l’enterrerez (bis)
Sous le balai de la grande porte, là
Sous le balai de la grande porte

Mon tombeau d’or vous garnirez (bis)
Celui de mon valet de nos armes, là
Celui de mon valet de nos armes,

Ceux qui nous verront diront (bis)
Diront ; grand Dieu, quelle dommage, là
Diront ; grand Dieu, quelle dommage !

Deux couplets supplémentaires présents dans la version notée par Armand Guéraud:

C’étaient deux vaillants guerriers, (bis)
Qui sont morts en la bataille-là,
Qui sont morts en la bataille !

C’est pour nous qu’ils sont tombés ; (bis)
Prions un p’tit pour leurs âmes-là,
Prions un p’tit pour leurs âmes-là !

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