dimanche 31 mai 2026

504 - Mariez moi ma mère

 Notre précédente publication nous présentait une jeune écervelée prête à tout pour épouser un garçon peu recommandable. Voici maintenant une jeune fille qui refuse d'épouser prince ou baron par amour pour un prisonnier. Les parents n'ont décidément pas de chance avec leurs filles. Mais cette fois nous quittons le mode comique pour une histoire d'amour impossible qui donnera à réfléchir à tous ceux qui en seront témoins, directs ou indirects.

Pour écouter la chanson et lire la suite : 

Pierre, pour les hommes, et Jeanne ou Jeannette, pour les femmes, sont les deux prénoms les plus répandus dans les chansons du répertoire de tradition orale. Rien d'étonnant à cela ; ce sont aussi les deux prénoms les plus donnés à la naissance pour une période qui s'étend du 15è au 19è siècle. A partir de là ils ont connu un déclin progressif. Mais, sait-on jamais, dans ce domaine comme dans d'autres, la mode est un éternel recommencement !

Mais, si notre précédente chanson (n° 503) avait pour personnage principal un certain Pierrot, celle-ci nous parle bien de Pierre ; nuance ! Nous avons quitté le répertoire pour noces et banquets pour celui des veillées. Laissons à Pierrot ses effets comiques et basculons dans la tragédie avec Pierre et son amoureuse.

Cette chanson est connue sous le titre générique de « La Pernette ». Mais bien des versions nous présentent plutot la jeune fille sous le nom de Jeannette. Dans celle ci, recueillie par Gustave Clétiez en pays guérandais, on nous épargne les poncifs habituels « Ne pleure pas Jeannette » ou encore « nous pendouillerons Pierre ». Le thème de l'amour plus fort que la mort, qui est l'essence même de ce texte, supporte mal les interprétations guillerettes. On se demande bien pourquoi une version parodique de cette chanson a supplanté toutes les autres. L'influence du chant scolaire et des mouvements de jeunesse y est sans doute pour beaucoup.

Quand on prend le temps d'analyser le dialogue entre la mère et sa fille on y voit bien plus qu'une simple envie pressante de mariage. Le fond de l'histoire est un conflit entre les sentiments et la raison qu'identifient chacun des personnages. L'argumentation est ici poussée à l'extrême. L'amante préfère une solution ultime que de renoncer à son amour. Les derniers couplets paraissent destinés à provoquer les remords des parents et les mettre devant leurs responsabilités.

Les clercs qui sont (qui vont ?) à Rome sont pris pour témoins de cette situation. Dans d'autres versions ce sont les pèlerins qui vont à Compostelle. On fait appel à des personnages exempts de reproches pour juger de la mauvaise foi des parents. Ce sont les fruits de l'arbre planté sur la sépulture des amants qui les aideront à réfléchir. Une métaphore quasiment biblique !

Un certain nombre de chansons mettent en scène les relations amoureuses entre une fille et son amant prisonnier, à Nantes ou ailleurs. Cette situation est une métaphore des difficultés rencontrées par les jeunes filles à marier pour convoler avec le garçon de leur choix en dépit des arguments prétextés par leurs parents. D'ailleurs, peu de chansons indiquent les raisons pour lesquelles l'amoureux est en prison. Pas plus dans celle ci que dans d'autres ; c'est ce qui nous permet de penser que la prison est surtout un symbole de l'amour interdit ou impossible.

Ce texte vient des collectes de Gustave Clétiez (1830-1896) folkloriste du pays de Guérande, qui a recueilli près de 200 chansons entre 1850 et 1880. Son travail serait sans doute resté largement inconnu si Fernand Guériff ne l'avait pas repris dans son premier ouvrage rassemblant les principales collectes réalisées dans la Presqu'ile Guérandaise.

Bien d'autres versions de la Pernette ont été recueillies ou enregistrées. Outre celle notée par Abel Soreau (1) déjà présente dans ce blog, vous pouvez aussi comparer avec un autre exemple venant de notre territoire. Elle s'intitule « Au chateau de mon père », interprétée par Jean Debeix, alias « le Père Jean » sur le CD qui lui a été consacré par Dastum, dans la collection « grands interprètes de Bretagne » (2). Plus connu comme accordéoniste, le Père Jean possédait aussi un répertoire de chansons fort intéressant.

Entendrons nous encore prochainement des jeunes filles réclamer à leurs parents de se marier avec un amoureux de leur choix plutôt qu'un garçon imposé par la famille ? Vous le saurez en suivant assidument les prochaines publications de ce blog. A bientôt donc !

J-L. A.


notes :

1 – voir (et écouter) la chanson n° 307 publiée en aout 2019, provenant des collectes d'Abel Soreau

2 – Le Père Jean, sonneur d'accordéon des pays de Redon et de la Mée – collection grands interprètes de Bretagne n° 3 – Dastum / Dastum 44 (2008)


interprètes : Bruno Nourry, réponses : Dominique Juteau, Jean-Louis Auneau, Roland Guillou

source : Clétiez 32 Le Trésor des Chansons Populaires Folkloriques du pays de Guérande, de Fernand Guériff, Tome 1, p.145.

Catalogue P. Coirault : La Pernette (01402 – traverses)

catalogue C. Laforte : I, B-3 – La Pernette



Mariez-moi, ma mère, ( bis

Car voici la - laliron, lalira,

Car voici la saison.


Si la saison se passe, ( bis

Mes amours s'en - laliron, lalira,

Mes amours s'en iront.


Voulez-vous avoir un prince, ( bis

Un prince ou un - laliron, lalira,

Un prince ou un baron ?


Je ne veux pas de princ', ( bis

De peinc' ni de - laliron, lalira,

De princ' ni de baron.


Je veux un clerc d'école, ( bis

Qui est dans nos - laliron, lalira,

Qui est dans nos prisons.


Il est jugé à pendre, ( bis

Demain au point - laliron, lalira,

Demain au point du jour.


Si la potence est haute, ( bis

Enterrez-moi - laliron, lalira,

Enterrez-moi dessous.


Vous plant'rez sur ma tombe, ( bis

Un arbre de - laliron, lalira,

Un arbre de fruits doux.


Les clercs qui sont à Rome, ( bis

Ces fruits-là man- laliron, lalira,

Ces fruits-là mangeront.


Et ils diront : La belle, ( bis

Est mort' pour son - laliron, lalira,

Est mort' pour son amant.

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