dimanche 17 mai 2026

503 - Ma mère, donnez moi Pierrot (Le ruban bleu)

 Cette chanson est un dialogue difficile entre une jeune fille pressée de se marier et une mère inquiète. Souvent, en pareil cas, l'argumentation des parents tient en deux points : leur fille est trop jeune ou bien l'argent manque pour assurer une union sans problèmes. Au cas présent, cet argumentaire est complètement dépassé. Quels que soient les défauts objectés, l'amoureuse a réponse à tout. Une situation sans issue qui pourrait être tragique, mais qui vire ici dans le comique et même le ridicule.

Pour écouter la chanson et lire la suite : 

Quels parents n'ont pas connus de moments d'angoisse quand leur grande fille veut leur présenter un amoureux dont ils se méfient ?. Loin du gendre idéal, ils redoutent que le partenaire du moment n'ait ni les qualités morales ni les moyens d'assurer une existence heureuse à leur progéniture : punk à chiens, récupérateur de ferrailles, batteur d'un groupe de rock... ou même pire, les trois à la fois. Hélas, le Pierrot de la chanson correspond bien à ces suspicions de bon à rien.

Pourtant, la principale raison de la confiance accordée à Pierrot c'est qu'il a donné un « ruban bleu ». On imagine ce présent comme un engagement sérieux envers la jeune fille. Cependant, la signification exacte de ce cadeau nous échappe quelque peu. Si vous en savez plus que nous sur cette coutume probablement très ancienne, n'hésitez pas à le faire savoir. N'ayant pas compulsé les oeuvres intégrales de MM Van Gennep, Sébillot et autres folkloristes, nous n'avons pu trouver de réponse satisfaisante. De nos jours, le « ruban bleu » fait référence à la recherche médicale ou aux records de traversée de l'Atlantique. Rien à voir avec le sujet qui nous préoccupe. La seule piste éventuelle vient d'un lointain souvenir des habitudes des tournois où le chevalier offrait un présent à la dame de son choix. Cette marque se serait perpétuée dans la noblesse avec le « cordon bleu », symbole de loyauté, d'honneur et d'exclusivité. L'attitude du Pierrot n'ayant rien de chevaleresque, cette référence serait alors totalement ironique. A vérifier.

Ce qui préoccupe la mère dans ce texte ancien ne diffère guère des inquiétudes actuelles. Le Pierrot est-il capable de gérer ses affaires et de respecter ses engagements ? Selon les versions de cette chanson, disséminées sur le territoire, le nombre et la teneur des couplets varient. Le reproche qui est le plus présent c'est l'incapacité à gérer ses affaires. On le soupçonne de vouloir vendre le cheptel, poules et vaches en particulier. La raison semble bien être une tendance à l'ivrognerie, avec pour conséquence un caractère violent. D'autres interprétations nous le décrivent aussi comme un joueur et un amant volage. Dernier argument, il pourrait tout abandonner pour partir à la guerre, ce qui ne rebute pas sa future compagne, naivement prête à le suivre.

Dans la version recueillie en Ille et Vilaine par Decombe (1), la caricature va encore plus loin, avec des réponses encore plus invraisemblables :

On m'a dit qu'il a la gale

- S'il se gratte, j'gratterons tous deux

et

On dit qu'il fait dans ses hannes (2)

- S'il a l'débord, j'l'aurons tous deux

Puisqu'on est descendu au niveau de la culotte, deux exemples, l'un dans le Finistère, l'autre dans le Piémont italien (3), nous donnent ce couplet supplémentaire :

On dit qu'il n'a pas de culotte

- Avec ma jupe je lui en ferai deux

Pierre est le prénom qui revient le plus dans la tradition orale. Tout simplement parce que jusqu'au 19è siècle c'était le plus donné aux garçons à la naissance. C'est un prénom respectable, celui du premier disciple du Christ. Mais ici c'est le diminutif de Pierrot qui est employé ; une manière de dévaloriser le personnage. Dans quelques versions plus rares, le galant peut être appelé José, ou Josai, là aussi un diminutif.

Coté musical, les mélodies varient, elles aussi, d'un coin à l'autre de l'hexagone. Leur seul point commun est un rythme qui donne envie d'avancer d'un pas martial et de taper du pied. La folkloriste rennaise Simone Morand avait adapté sur cette chanson une danse nommée la Sabotée, qui consiste essentiellement à...marcher et à taper du pied ! Ceci explique sans doute pourquoi on ne la retrouve plus guère dans les bals de nos jours. En Berry, le ruban bleu, adapté à un rythme de bourrée à deux temps, fait le bonheur des débutants à l'accordéon diatonique.

C'est au village de la Bourdelière, en Vallet, qu'Abel Soreau avait récupéré ces quelques couplets. D'après ses notes, nous savons que la chanteuse avait été « enregistrée dans le phonographe » par son ami Jean-Baptiste Luneau ; Un précurseur, pour l'époque. Cet enregistrement et les quelques autres réalisés sur des rouleaux de cire n'ont malheureusement pas été conservés.

Il nous reste tout de même les témoignages écrits sous forme de 492 chansons regroupées en deux volumes par Hugo Aribart et Hervé Dréan pour Dastum 44. N'attendez pas que le tirage soit épuisé pour vous en procurer un exemplaire.

J-L. A.


notes

1 - Lucien Decombe, chansons populaires recueillies dans le département d'Ille et Vilaine – Rennes, 1884 – page 184

2 – en langage moderne : il chie dans son froc

3 – Eugène Rolland, recueil de chansons populaires, tome2, page 206 (réédition de Maisonneuve et Larose, Paris 1967) et Costantino Nigra, Canti popolari del Piémonte, p. 417 (Turin 1888)


interprète : Christine Gabillard, avec Claudine Lumeau, Liliane Berthe et Nicole Barbaud

source: Léontine Masson, née Chupin, enregistrée à Vallet (44) le 29 avril 1909 – publié dans : Vieilles chansons du pays nantais, Abel Soreau (Dastum 44 – 2024) volume 2, chanson n° 247 - # Chanson « enregistrée dans le phonographe par J.B. Luneau, à la Bourdelière »

Catalogue P. Coirault : Le ruban bleu (Pressées 2 – N° 01015)

Catalogue C. Laforte : Le ruban bleu (III, C-12)


1. Ma mèr’, donnez-moi Pierrot, bis

Car c’est un garçon que j’aime. bis

Il m’a donné un ruban bleu,

Ma mère, ma bonne mère ;

Il m’a donné un ruban bleu ;

Ma bonn’ maman, je le veux !


2. Ma fille, n’y pensez pas :

L’on dit que c’est un ivrogne.

- S’il boit un coup, j’en boirai deux,

Ma mère, ma bonne mère ;

S’il boit un coup, j’en boirai deux

Ma bonn’ maman, je le veux !


3. Ma fille, n’y pensez pas :

L’on dit qu’il battra sa femme.

- S’il donne un coup, j’en donn’rai deux,

Ma mère, ma bonne mère,

S’il donne un coup, j’en donn’rai deux :

Ma bonn’ maman, je le veux !


4. Ma fille, n’y pensez pas :

L’on dit qu’il vendra vos poules.

- S’il vend les poul’, j’vendrai les œufs,

Ma mère, ma bonne mère,

S’il vend les poul’, j’vendrai les œufs :

Ma bonn’ maman, je le veux !


5. Ma fille, n’y pensez pas :

L’on dit qu’il s’en va t’en guerre.

- S’il va t’en guerr’, j’irons tous deux,

Ma mère, ma bonne mère,

S’il va t’en guerr’, j’irons tous deux ;

Ma bonn’ maman, je le veux !


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