dimanche 14 juin 2026

505 - Quand la feuille était verte

 C'est ça le changement dans la continuité : Lors des deux épisodes précédents nous étions en présence de conflits familiaux portant sur le choix d'un mari. Cette fois la jeune fille et ses parents ont trouvé un terrain d'entente et elle peut expliquer son choix bien plus sereinement. Voilà pour le changement. C'est le choix du prénom qui assure la continuité puisque c'est le même que pour les deux chansons précédentes. Tous les conseillers, financiers ou matrimoniaux, vous le diront : Pierre c'est une valeur sure.

Pour écouter la chanson et lire la suite :  

Un autre avantage de cette situation apaisée c'est que, pour une fois, nous sommes en présence d'une chanson d'amour qui finit bien ; chose suffisamment rare pour être signalée. On imagine une suite idyllique qui nous éloigne des mariages ratés (n° 503) ou des tragédies romantiques (n° 504). Toutefois, les deux premiers couplets nous font craindre un mélodrame sur le regret de la jeunesse perdue. C'est un thème commun aux poésies lettrées comme aux textes populaires. Chacun sait que la rose éclose le matin peut perdre dans la vesprée les plis de sa robe pourprée, son teint et tout ce qui s'ensuit.

Mais l'argument principal est d'une autre nature. Si la belle n'a plus autant d'amants, il lui reste encore le choix entre deux options. On sent bien que l'un doit avoir la préférence des parents, eu égard à sa richesse. Son sort est scellé d'un seul mot : trop glorieux. Assez souvent, le texte de cette chanson le remplace par vaniteux, ou orgueilleux. Tout comme la « flamande qui a tant d'amoureux » (1) elle préfère au riche un amant plus modeste mais qui fait preuve de vrais sentiments. Ce n'est certainement pas un hasard s'il se prénomme Pierre. On retrouve quasiment toujours ce prénom associé à ce type de situation. Pierre symbolise l'homme du peuple vertueux et fréquentable, ce que ne sont jamais (ou rarement) les princes et les barons ; du moins dans les chansons d'amour populaires. Le galant rejeté s'appelle tantôt Guillaume, tantôt Antoine ou Grégoire. Le préféré s'appelle Pierre ; toujours.

Comme le fait remarquer Conrad Laforte (2) peu de chansons « en laisse » présentent des rimes en « eu ». Laforte en relève quatre, toutes sur le même thème du choix d'un amoureux. Ces terminaisons seraient apparues au 15è siècle d'une évolution des assonances en « ou ». la langue française n'était pas encore stabilisée telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Cette chanson de feuille verte est assez répandue dans bien des régions. Le texte que nous avons retenu vient des envois adressés à Armand Guéraud, au temps de l'enquête Ampère-Fortoul (années 1850), la musique est celle communiquée à Abel Soreau par un informateur de Clisson. Les deux derniers couplets retenus par les chanteuses viennent pour le premier d'une version béarnaise recueillie par Jean Poueigh (3) et pour le second du recueil de Jérôme Bujeaud en Poitou. Ils complètent le texte de Guéraud qui finissait par ce seul vers :

Et puis il m'y embrasse

qui, il faut bien le dire, nous laissait un peu sur notre faim.

Une version recueillie à Nivillac, par Hervé Dréan, va encore plus loin :

Jamais aucun nuage

N'arrêtera nos vœux

Vous voyez que le terme « idyllique » n'était pas usurpé !

Le vignoble nantais, de Vertou à Clisson en passant par Vallet, Vieillevigne, la Haye-Fouassière...a donné un nombre conséquent de belles chansons aux temps de MM Guéraud (1860) et Soreau (1990-2009). Hélas, les passionnés qui ont repris ce travail de collecte avec les moyens modernes des années 1970 et suivantes, n'ont pu que constater la disparition de ce répertoire dans ce territoire particulier. Quels phénomènes, quelles influences ont entrainé cette disparition dans le vignoble, alors que dans le reste du département les magnétophones à cassettes enregistraient par dizaines ces mêmes chansons ? Cela reste à expliquer.

J-L. A.


notes

1 – voir chanson n° 436 de mars 2023 – dans la cour du palais

2 – Survivances médiévales dans la chanson folklorique – Conrad Laforte – Presse de l'Université de Laval (1981) – page 40

3 – chants populaires des Pyrénnées françaises – JeanPoueigh (1926 – Laffite reprints 1977)page 309 – Chants et chansons populaires des provinces de l'Ouest – Jérôme Bujeaud (1895 – Laffite reprints 1980) tome 1, page 83.


Interprètes : Liliane Berthe, réponses : Nicole Barbaud, Claudine Lumeau, Christine Gabillard, Anne Dagorn et Martine Levent

Sources : musique : Abel Soreau, vieilles chansons du pays nantais, n° 416, page 981 (Dastum 44 – 2024) communication de l'abbé Georges Durville, à Clisson

Texte : Armand Guéraud, chants populaires du Comté Nantais et du Bas-Poitou volume 2, n° 306 – édition critique de Joseph Le Floch (FAMDT éditions – 1995) – chanson recueillie à Bouguenais

catalogue P. Coirault : Quand la feuille était verte (04803 – demandes en mariage – fiançailles)

catalogue C. Laforte : I, N-13 – l'amoureux que j'aime le mieux


Quand la feuille était verte

Tra la la la la, La la la la

Quand la feuille était verte

J'avais quatre amoureux

J'avais quatre amoureux (bis)


A présent qu'elle est sèche

Tra la la....

A présent qu'elle est sèche

Je n'en ai plus que deux


Mon père m'y demande

Lequel veux-tu des deux ?


Je ne veux point du riche

Il est trop glorieux


J'aime mieux mon ami Pierre

Il est plus amoureux


Il me mène à la danse

Et au bal quand je veux


Il me mène et ramène

J'nous en revenons tous deux


Il vient jusqu'à la porte

Bonsoir, petit cœur joyeux


Allons dire à mon père,

Marions nous tous deux


Marions nous ensemble,

Nous ferons deux heureux

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