dimanche 3 mai 2026

502 - Devant Pornic sont arrivés

 Vous pensiez en avoir fini avec les navires chargés de blé. Mais l'actualité maritime est tenace et nous nous devons de la suivre. Plus sérieusement, comme ce thème de chanson est l'un des trois les plus présents dans les collectes (1), il nous restait encore bien des choses à ajouter aux commentaires précédents. Sans oublier qu'entre Nantes, sur-représentée dans les différentes versions, et Saint Nazaire, le port de Pornic a lui aussi bénéficié de sa propre version. L'histoire ne vous surprendra donc pas, seul le refrain est original.

pour écouter la chanson et lire la suite : 

On vous avait prévenus ; quand on tient un bon thème on ne le lâche plus. Pour résumer les épisodes précédents, on peut considérer que ces aventures, toujours traitées sur un mode guilleret, sont plus proches de l'enlèvement d'une belle au « pied léger » qui n'hésite pas à sauter dans la barque du marinier, que d'un vulgaire rapt. Reste donc à considérer les circonstances dans un cadre très localisé. Si Nantes et Bordeaux sont le plus souvent citées comme destination de ces navires marchands, de plus modestes ports ont droit eux aussi à leur part d'aventure.

C'est donc à Pornic, qui fut le seul véritable port de commerce de la côte de Jade, que nous allons nous ancrer. Il serait d'ailleurs bien présomptueux de vouloir y faire accoster trois navires de blé. Un seul, à la rigueur ; mais on sait que dans les chansons tout va souvent par trois. En réalité, avant que son envasement progressif n'empêche l'entrée de bateaux même d'un tonnage modeste, des caboteurs chargés de blé ont fréquenté ses quais. La raison ? Eh bien justement la présence de la minoterie Laraison le long du quai L'Herminier. Entre la fin du 19è et le milieu du 20è siècles le port a donc reçu régulièrement des cargaisons de blé et expédié de la farine. Ce trafic a été remplacé par le transport routier en raison des difficultés croissantes d'accès, même pour de petits caboteurs. Voilà qui a donc du sens, nous direz vous. Sauf que l'implantation de la dite minoterie datait de 1882 quand la chanson elle même a été recueillie plus de vingt ans avant. Elle fut communiquée par M. Bellanger à Armand Guéraud, l'imprimeur nantais qui œuvrait dans le cadre des directives « Ampère - Fortoul » pour la sauvegarde du patrimoine oral.

De port de commerce (un peu) et port de pêche (beaucoup) Pornic n'est plus aujourd'hui qu'un haut lieu de la plaisance, avec son port de la Noëveillard qui évite aux embarcations de rester plantées dans la vase à marée basse. 

Trois pornicaises s'en vont marchander !
La minoterie est le bâtiment
 qu'on aperçoit au fond
(archives Dastum 44)

Comme pour la chanson précédente, c'est encore le refrain qui retient notre attention. En Bretagne, cette histoire de bois de chauffage est plus souvent associée à un chant à danser :

C’est dans dix ans que je m’en irai / Coupons du bois pour nous chauffer
Coupons du bois, mignonne / Chauffons le four amour
Dormez la belle, il ne fait point jour.

En revanche, outre Atlantique ce refrain est devenu très populaire. Dès 1880, Ernest Gagnon en publiait un exemple correspondant à une toute autre chanson :

Derrièr’ chez nous, ya un champ de pois
J’en cueillis deux, j’en mangeai trois.
Fendez le bois, chauffez le four,
Dormez la belle, il n’est point jour.

Dans les années 60 – 70, plusieurs artistes et groupes québecois : Yves Albert, Les Cailloux, Garolou (2) ont enregistré une version de la Claire Fontaine utilisant ce même refrain. C'est probablement ce qui a fait son succès, pour changer du sempiternel « il y a longtemps que je l'aime... ».

Enfin, on peut noter un cousinage avec le refrain d'une chanson recueillie par Marius Barbeau : A l'abri d'une olive (3) :

Dormez la belle chantez le jour,
Nos jolies amourettes,
Chantez le jour toujours

Voilà pour les navires de blé. Nous n'y reviendrons pas de sitôt, ayant fait un tour des ports de nos côtes : Nantes, Saint Nazaire et Pornic A notre connaissance la chanson n'a jamais fait mention de Paimboeuf, La Turballe ou le Croisic. Mais on n'est jamais à l'abri d'une surprise.. A vous de rechercher une autre destination plus près de chez vous. La chanson est très répandue, ce n'est donc pas ce qui manque.

J-L. A.


notes

1 – d'après nos observations : un peu moins que les Trois canards et la Flamande et autant que la Claire fontaine

2 - Les Cailloux sur l'album Ohé Le Vent ! En 1965 - Yves Albert sur l'album Canadian Folk Songs, en 1967 - Garolou sur l'album Lougarou en 1976

3 – Marius Barbeau, En roulant ma boule, page 107 (musées nationaux du Canada - 1982)


interprètes : Jean-Louis Auneau, avec Dominique Juteau, Bruno Nourry et Roland Guillou

source : recueilli à Pornic par M. Bellanger, vers 1855 – publié dans Chants populaires du comté nantais et du Bas-Poitou, recueillis par Armand Guéraud, ; Edition critique de Joseph Le Floc'h (FAMDT – 1995)

catalogue P. Coirault : les trois navires chargés de blé (rapts - 01315)

catalogue C. Laforte : le bateau chargé de blé – I,F-21



Devant Pornic sont arrivés

Coupons du bois pour nous chauffer

Trois navires chargés de blé

Coupons du bois, chauffons le four

Dormez la belle il n'est pas jour


Trois navires chargé de blé

Coupons du bois pour nous chauffer

Trois dames vont le marchander

Coupons du bois ….


Marchand, marchand, combien ton blé

Je le vends cent francs le setier

Il n'est pas cher s'il est beau blé

Entrez, mesdames vous le verrez

La plus jeune eut le pied léger

Dans le navire elle a sauté

Le marinier prit à ramer

Hisse la voile beau marinier

Dans mes bras j'tiens ma bien aimée

Arrête, arrête beau marinier

Car j'entends ma mère m'appeler

Et mes petits enfants pleurer

S'il plait à Dieu vous en aurez

Ils iront sur la mer voguer

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