dimanche 10 mai 2020

339 - la Perdriole


Si vous deviez offrir un cadeau à votre bonne amie pour vous conformer à l'antique tradition du mois de mai ce n'est probablement pas dans la liste de cette chanson que vous puiseriez votre inspiration. A commencer par cette sacrée perdriole, dont la population est en forte diminution, au point qu'on a plus de chances d'en voir aujourd'hui dans des élevages que sur le terrain. La chanson ne date pas d'hier et, si on en juge par son abondante diffusion tant géographique que patrimoniale, est un des grands classiques du répertoire traditionnel.
Pour écouter la chanson et lire la suite:


Pour commenter cette chanson nous utiliserons le travail effectué sur le sujet par un de nos adhérents (1). Cette étude a porté sur plus d'une cinquantaine de versions, provenant en grande partie de collectes réalisées en Haute-Bretagne et tout particulièrement en Loire-Atlantique, grâce aux archives de Dastum 44.
Les versions les plus nombreuses utilisent les 12 mois de l’année. “ Le premier mois de l’année que donnerai-je à ma mie ? La deuxième catégorie, utilisant majoritairement la dizaine, semble donc liée aux traditions du mois de mai. L'énumération va toujours croissant, ce qui correspond au procédé consistant à allonger l'énumération; procédé qui accroît la difficulté pour l'interprète mais renforce aussi la motivation. Les offrandes vont de 6 à 15 avec une majorité de 10. C'est le cas avec cette version apprise de Francis Lemaitre, grand pourvoyeur de chansons du pays de Chateaubriant (2). Il n'existe pas d'énumération décroissante, mais, par endroits, on rencontre quelques chants à la dizaine déclinant un unique couplet sur ce modèle.
Enfin, beaucoup plus rares sont les chansons qui nous proposent des formules du genre:
Le premier jour de l’an que donnerai-je à ma mie ?
Que donn’rai-je à ma mie, le premier jour du mois ?
La perdriole, premier animal offert à la mie, a donné son titre à la chanson. Elle revient avec insistance, étant aussi la dernière nommée et la base des refrains. Ce générique est parfois décliné en: perdrigole, perdigole, perdrisole, perdrix blanche, perdreau, perdrix-vole, perdreau volant, perdrix jaune, et autre perdivolle. Plus rarement elle cède la place à une tourterelle.
Dans les versions basée sur les douze mois de l'année, les couplets 12 et 11 mentionnent fréquemment des humains:
Douze demoiselles gentilles et belles,
Onze beaux garçons, gentils et lurons
Alors que ceux de 10 à 1 sont consacrés aux animaux. Avec des nuances puisque “De 10 à 8, les grands animaux domestiques sont les plus présents (bœufs, vaches, chevaux, moutons). Le vers 7 évoque souvent des petits animaux domestiques (sept chiens courants) avec un glissement vers de petits animaux sauvages qui reviennent plus fréquemment dans les vers 6 et 5. Pour terminer, on retrouve majoritairement les volatiles sur les vers 4 à 1” (1).
Pourquoi est on passé d'une chanson énumérative basée sur douze mois à une variante limitée à dix jours du mois de mai ? A moins que l'évolution ne se soit faite dans l'autre sens ?
Les traditions du “mai”, c'est à dire de l'arbre de mai symboliquement planté à la porte de la bien aimée, font partie de tout un folklore pratiquement disparu de nos jours. Le premier mai a longtemps été une fête rituelle. Il ne le reste plus que sous la forme de la fête du travail (3). De même que les différentes quêtes de mai (et aussi celles de Pâques ou de l’Épiphanie) n'ont plus cours et nous sont restées sous la seule forme de chansons, les usages abandonnés survivent dans les textes de Perdriole. On pourrait presque comparer avec les soubassements de monuments qui nous révèlent l'existence de civilisations disparues. La Perdriole: un témoignage d'archéologie chantée ? Comme beaucoup d'autres chansons populaires dont le sens ne correspond plus à la vie présente, elle a survécu depuis le 19è siècle par le biais des chansons pour les enfants. Son aspect énumératif, bien commode pour apprendre à compter aux tout petits, a facilité la chose au même titre que d'autres du même genre. Par exemple: Il n'y a qu'un Dieu règnant dans les cieux survivant sous la forme Il n'y a qu'un cheveu sur la tête à Mathieu. Mais nous nous égarons, revenons donc à nos animaux (il y a même des moutons parmi eux).
La perdrix ne fait pas encore partie des espèces en voie d'extinction, malgré une population en diminution de moitié dans les trente dernières années. Les modifications du paysage et les méfaits d'une agriculture intensive y sont pour beaucoup. Cependant, cet oiseau symbolique des champs et des bois et cible de choix des chasseurs, n'a plus aujourd'hui le pouvoir évocateur qu'il pouvait représenter autrefois.
On chante toujours la Perdriole, et on aurait tort de s'en priver. Mais il faut bien reconnaître que le sens profond de ce texte nous échappe largement. Il faudrait une étude complète pour l'analyser. D'autres s'y sont risqués (4). On se contentera de chanter, ce qui suffit à notre plaisir.

notes
1 - La sacrée Perdriole – dossier réalisé par Corentin David dans le cadre de son Diplôme d'études musicales au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Saint-Nazaire (2018) – document également consultable dans les locaux de Dastum 44
2 – écoutez Francis Lemaitre sur le double CD consacré au pays de Chateaubriant, dans la collection “la Bretagne des pays” (Dastum – 2018). Sa version originale de la perdriole figure dans notre “Anthologie du patrimoine oral de Loire-Atlantique” (2012). Voir notre rubrique éditions.
3 – ou du “télétravail” pour reprendre un calembour basé sur des événements que chacun connait !
4 – voir aussi, par exemple, Patrice Coirault, “formation de nos chansons folkloriques”, pages 423 - 425

interprètes: Janick Péniguel, avec Annick Mousset, Aurélie Aoustin, Isabelle Maillocheau
source: Francis Lemaitre de Sion les mines, enregistré par Patrick Bardoul le 30 janvier 1992
catalogue P. Coirault: la Perdriole (10005 – nombres en croissant)
catalogue C. Laforte: IV, Bb-05 – la perdriole


Que donn'rai-je à ma mie, le premier jour de mai ? (bis)
Une perdriole, qui va, qui vient, qui vole, qui perdriole part dans les bois.

Que donn'rai-je à ma mie, le deuxième jour de mai ? (bis)
Deux tourterelles,
Une perdriole, qui va, qui vient, qui vole, qui perdriole part dans les bois.

Etc, de 3 à 10

Que donn'rai-je à ma mie, le dixième jour de mai ?
Dix chevaux de dessous la selle,
Neuf bons bœufs gras,
Huit moutons dessous la laine,
Sept chiens courants,
Six lièvres aux champs,
Cinq lapins grattant la terre,
Quatre canards qui volent en l'air,
Trois pigeons blancs,
Deux tourterelles,
Une perdriole, qui va, qui vient, qui vole, qui perdriole part dans les bois.


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