dimanche 22 mars 2020

332 - Le fils Louis

C'est le conte du fils Louis ou c'est le fils du comte Louis ? Plusieurs versions connues hésitent sur le premier vers de cette chanson. Comme cet incipit lui donne son titre, Armand Guéraud avait tourné la difficulté en rebaptisant la chanson: “la vengeance de la mort”; beaucoup plus accrocheur ! Mais derrière ces dénominations vous n'aurez aucune peine à reconnaître l'un des fleurons de la chanson traditionnelle: le roi Renaud. C'est ainsi qu'elle est la plus connue, en français, car cette histoire est tellement répandue que le nom du héros n'en finit pas de varier. Pour cette version, l'une des toutes premières recueillies dans nos contrées, c'est donc Louis, père ou fils, et comte de son état.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

L'histoire du Roi Renaud est suffisamment connue pour qu'on vous épargne son analyse. L'origine de la chanson a déjà fait couler tellement d'encre que nous n'entrerons pas non plus dans les débats sur son origine prétendument nordico-celtique. Tout juste constaterons nous qu'elle est connue dans un grand nombre de pays d'Europe. Intéressons nous plutôt à ce qui fait l'originalité de cette version et de quelques autres recueillies dans le même secteur géographique.
La chanson se découpe habituellement en quatre parties. Tout d'abord, le héros rencontre la mort, à la chasse, à la guerre ou à cause d'un sort jeté par des fées (1). Deuxième épisode: le retour à la maison avec la mère qui annonce la naissance d'un fils, suivie quasi immédiatement du décès du héros. Commence alors un long dialogue entre la belle fille et la mère qui essaye de lui cacher la tragédie. Puis le dénouement intervient avec la femme qui rejoint son mari dans la mort. Dans les versions francophones, l'histoire débute souvent avec le retour de Renaud tenant ses tripes dans ses mains, occultant l'épisode ou celui ci affronte le personnage à la faux. Dans plusieurs des versions trouvées en Loire-Atlantique la mort dialogue avec le héros qui est un comte et non un roi, s'appelle Louis plutôt que Renaud (2).
La version que nous avons choisi d'interpréter est celle recueillie par M. Noblet, inspecteur de l'enseignement primaire, dans le cadre de la fameuse enquête Ampère – Fortoul des années 1850 et archivée dans les “poésies populaires de la France” à la Bibliothèque Nationale. Le texte et la mélodie y sont correctement recopiés mais peu d'indications les accompagnent: seule la mention Pays de Retz pour l'origine géographique mais rien de plus précis sur la commune ou l'interprète.
Cette version mélodique a été publiée un certain nombre de fois. Le collectage extrait des “poésies populaires de la France” a été reproduit dans la revue Romania (volume XI), dans la Revue des traditions populaires en 1897, et par Eugène Rolland dans le tome 3 de ses “Recueils de chansons populaires”. Deux autres personnages que nous connaissons bien se sont intéressés à cette chanson. Armand Guéraud en donne deux exemples originaires de la même commune, Viellevigne. Tout comme Abel Soreau qui donne, lui aussi, pour origine la même informatrice: Victorine Allain.
Est-il possible que toutes ces versions de la chanson aient la même source ? Les variations de texte et de mélodie pourraient être dues à la touche personnelle de chaque collecteur soit en notant air et paroles, soit en les transcrivant ou même, pour Soreau, en l'harmonisant.
Comme nous l'avons déjà signalé, Guéraud, embarrassé par l'incipit qui pourrait tout aussi bien être “C'est du comte le fils Louis” a préféré proposer cette alternative de “La vengeance de la mort”. Sa seconde version suit la même ligne mélodique et parle du “roi Louis”. Chez Abel Soreau, le roi est redevenu comte:
Dans la forêt de Guémené
Le comte Louis s'en fut chasser
Dans son chemin a rencontré
La mort qui lui a demandé;..
Le chanoine n'oublie pas de préciser que “Monsieur Pitre de Lisle du Drenneuc l'a recueillie aussi au Grand-Auverné de la bouche de Jeanne Hardy au village de Villechoux le 19 décembre 1875”.
Laissons encore une fois la parole à Fernand Gueriff. Lui aussi nous présente une version, collectée à Saint-André des eaux, en Brière, dont le héros s'appelle également Louys (3). Un nom qui aurait pu “ s'introduire localement, quand on sait que la petite ville de Guémené fut gouvernée depuis 1443 par des comtes qui s'appelaient Louis de père en fils...” Il s'agit de Guémené sur Scorff (Morbihan) ce qui semble apporter de l'eau au moulin de ceux qui veulent voir à cette chanson une origine bretonne.
Comme on le voit ces mélodies antérieures à la publication de la complainte de Jean Renaud, ont été supplantées par l'autre version, plus moderne. Quoi qu'il en soit, force est de constater que cette aventure a donné de multiples versions remarquablement bien réparties dans l'espace de cet Ouest de la France où les limites administratives ou même provinciales ne présentent que peu d'intérêt dès lors qu'on parle de traditions orales.
Un autre grand intérêt de cette chanson, comme celle de la semaine précédente, c'est de montrer l'importance des collectes à chaque époque. Il est plus que rare de trouver dans les enregistrements récents des interprètes de cette complainte. Le genre est passé de mode. C'est aux recueils anciens que nous devons faire référence pour conserver ces textes.

Pour en savoir plus sur Louis ou Renaud:
Nos sources pour ces versions provenant de notre secteur:
- Le premier des deux volumes des “chants populaires du comté nantais et du Bas Poitou” rassemblés par Armand Guéraud. Un ouvrage qui vous est familier si vous consultez régulièrement ce blog.
- Le site de la BnF “Gallica” pour les autres sources: Poésies populaires de la France, la revue Romania, la Revue des traditions populaires, et les recueils d'Eugène Rolland.
Vous trouverez également sur Gallica cinq des six premiers cahiers édités au début du 20è siècle par Abel Soreau. Le reste de ses collectes – dont cette chanson ci – est encore inédit. On y travaille.

Consultez également les commentaires de Robert Bouthiller sur le livret du CD “grandes complaintes de Bretagne” (co-édition: Ar Men / La Bouèze / G.C.B.P.V. / Dastum 44 - 1998)

Notes
1 - c'est la deuxième fois en l'espace d'une semaine que nous sommes victimes de fées au caractère irrascible ! (voir n° 331, la blanche biche)
2 - quelques uns des héros: Olaf (scandinavie) Hemann (Tchéquie) Marko (Serbie) Nann (Basse Bretagne) Léondo ou Redor (Haute Bretagne) Renaud ou Jean Renaud (France d'oil) Arnaud (France d'oc) Angelino (Italie) Pedro (Espagne) Ramon ou Arnaldo (Catalogne) Léonardo (Portugal), etc
3 – Le trésor des chants populaires folkoriques du Pays de Guérande, tome 3, page 172 (éd. Dastum 44 / Parc de Brière - 2009)


interprète: Jean-Louis Auneau
source: Poésies populaires de la France - volume 3, document 118 - manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale (source: Gallica) – informateur: M. Noblet, Insp. Prim. Pays de Retz - réponse à l'enquête objet du décret du 13 septembre 1852 en vue de la constitution d'un recueil des poésies populaires de la France.
catalogue P. Coirault: Jean Renaud (aventures de mariage - 05311)
catalogue C. Laforte: Jean Renaud (II, A-01)


C'est le conte du fils Louis
Qui se promène en ses prairies

En son chemin a rencontré
La Mort qui lui a demandé
A rencontré dans son chemin
La Mort, qui lui dit pour certain

Aimes tu mieux mourir cette nuit
Que d'être sept ans à languir
Aimes tu mieux mourir à présent
Que d'être sept ans languissant

Réjouis toi, beau fils Louis
Car tu es le père d'un fils

Un homme qui se voit mourir
Comment peut-il se réjouir ?

Tournez mon lit du haut en bas
Que ma femme n'entende pas

Le lit fut pas plus tôt tourné
Que le beau Louis a trépassé

Oh! dites moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends sonner ainsi ?

Ma fille on fait la procession
Tout à l'entour de la maison

Oh! dites moi, ma mère, ma mie,
Pourquoi j'entends pleurer ici ?

Ma fille il y a bien de quoi pleurer
Un couvert d'or nous est volé

Oh! dites moi, ma mère, ma mie,
Pourquoi j'entends frapper ici ?

Ma fille ce sont les maçons
Qui raccommodent la maison

Ah! dites moi, ma mère, ma mie,
Quel habit mettrai-je aujourd'hui ?

Prenez le noir, prenez du blanc
Mais le noir est plus convenant

Oh! dites moi, ma mère, ma mie,
Pourquoi la terre est rafraîchie ?

Je ne peux plus vous le cacher
Votre mari est enterré

Ouvre tombeau, ouvre rocher
Avec mon mari je veux aller !


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