vendredi 13 juin 2014

59 - C’est un jeune cadet, ou la fille soldat

Après la fille qui s'amuse avec trois mineurs, celle qui s'embarque avec un marinier, voici maintenant celle qui se laisse convaincre par son ami de le suivre habillée en dragon. Mais si « toute fille qui part à la guerre n'est pas sure de s'en revenir », sa plus grande inquiétude est de perdre « son honneur ».
Il ne manque pas de chansons traditionnelles pour décrire les aventures de filles soldats (1). Parties pour suivre leur bien-aimé avec - comme ici- ou sans leur consentement, leur sort se joue à l'occasion d'une rencontre où leur féminité est enfin reconnue. Le plus souvent c'est la blessure qui révèle ce qu'elle voulait cacher. Cette fois c'est l'aubergiste qui n'est pas dupe et entraîne la fille dans des explications dont elle a bien du mal à se sortir.
Pour comprendre le titre de cette chanson il faut se souvenir que jadis dans les familles nobles le droit d’aînesse laissait au premier fils le domaine familial, obligeant le cadet à chercher fortune ailleurs. Souvent le cadet était voué à la carrière militaire. Nous y voici.
pour lire la suite et écouter la chanson

Ces chansons de filles soldat sont tombées en désuétude avec la conscription obligatoire...et le conseil de révision. Elles sont donc des souvenirs de temps anciens et leur histoire est parfois fragmentaire. Celle ci, collectée par Clétiez à la fin du 19ème siècle et reprise par Fernand Guériff n'en a que plus de valeur car son texte est relativement complet. Cette version est pourtant assez rare à l'intérieur de ce thème et la comparaison avec d'autres collectes est intéressante.
Guériff en signale une autre notée à Marsac, entre Saint Nazaire et la Brière. Mais c'est grâce à nos célèbres berrichons Barbillat et Touraine (2) que nous trouvons matière à enrichir nos informations. Les versions qu'ils ont notées vers Châteauroux et ailleurs dans l'Indre ont leurs trois premiers couplets quasiment identiques ; la fin de la chanson voit aussi la fille se défendre d'être cadet de noblesse ayant quitté père et mère pour aller au régiment. Mais entre les deux figure un couplet qui n'existe pas dans la version guérandaise :
Quand elle fut là haut (ou là bas) sur le pont de Nantes
Adieu père et adieu mère, adieu parents et amis.
Tiens donc !...sur le pont de Nantes ! Comme on se retrouve en pays de connaissance. Si vous avez suivi nos chansons des dernières semaines, vous pouvez constater avec nous cette constante du voyage à Nantes dans les chansons traditionnelles tout au long de la Loire. Ceci dit sans chauvinisme aucun, bien sur (3).
Quand à l'honneur dont il était question plus haut, la chanson laisse planer le doute sur les mœurs de cette fille qui s'est enhardie. Ce ne sont sans doute pas les dénégations du dernier couplet qui suffiront à convaincre l'aubergiste.

Notes
1 – 18 chansons types identifiées par Coirault pour le folklore de langue française.
2 – chansons populaires dans le Bas-Berry. Celles qui nous intéressent se trouvent dans le volume 4, page 51 à 53
3 – tu parles !

C’est un jeune cadet

C’est un jeune cadet qui s’en va t’à la guerre
Qui va dire à sa maîtresse : veux-tu venir avec moi
Je te jure sur mon âme que tu n’auras d’amant que moi

De partir avec toi, mon cher cadet, je n’ose
De quitter ma chère mère, ça me met la mort au cœur
Toute fille qui va en guerre risque de perdre son honneur

L’honneur, ne perdras point, ma petite brunette
Je te donn’rai ma casaque, ma ceinture à trois boutons
Mon joli chapeau à plume, et tu seras comme un dragon

A ma première campagne, je s’rai pas trop hardie
A la seconde campagne, je s’rai beaucoup plus hardie
J’embrass’rai toutes les dames, les dames, les filles à mon plaisir

Quand ils furent rendus à la première auberge
L’hôtesse la voit, la regarde et d’un air tout souriant
Etes-vous fille de chambre ou bien bergère dans les champs

Bergère, je ne suis point, chère dame l’hôtesse
Je suis cadet de noblesse, enfant de bonne maison
J’ai quitté ma chère mère pour m’en aller au régiment

Si vous êtes cadet, enfant, comme vous dites
Vous aimez donc la bamboche et vous buvez le bon vin
Et, le pistolet en poche, les filles en votre dessein

Dans mon dessein, j’n’ai point ces gentes demoiselles
J’aimerais mieux, ma compagne, être au service du roi
Et non pas ces demoiselles, pour les emmener avec moi.

collecté par Gustave Clétiez – publié par Fernand Guériff dans le volume 1 du Trésor des chansons populaires folkloriques recueillies au Pays de Guérande (page 169)
Interprétation : Janick Péniguel
catalogue Coirault : la fille qui se dit cadet de noblesse – 6705
catalogue Laforte : la fille soldat à l'hotel - 2-M-5

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