dimanche 9 août 2020

351 - L'anguille dans la gerbe de blé


Marie-Margoton 2 : le retour. Ce refrain entêtant vous rappelle sans doute une chanson publiée récemment (1). Nous vous avions alors promis d'y revenir. C'est fait.
Certes l'été est propice aux rediffusions, mais cette Marie-Margoton n'a rien à voir avec Angélique marquise des anges ou la Septième compagnie au clair de lune. C'est une tout autre chanson que nous vous proposons cette semaine. Un thème que vous avez déjà probablement entendu, mais avec un parfum très local, et, en vedette principale, une habituée des chansons traditionnelles : l'anguille.
Pour écouter la chanson et lire la suite :



L'avantage du double sens contenu dans cette chanson c'est qu'il est tellement évident qu'il nous dispense de toute explication. Pas besoin de faire un dessin. Plutôt que de nous attarder sur l'histoire c'est sa diffusion qui va nous intéresser.
Cette chanson est très répandue, particulièrement dans tout l'ouest et sud de la France, mais aussi de l'autre côté de l'Atlantique. Elle se caractérise aussi par l'existence de nombreuses sources anciennes, imprimées dès le début du 17è siècle. Malgré cette ancienneté les couplets entendus encore aujourd'hui présentent peu de variantes, restant fidèles à l'histoire originelle. Dans un tel cas, c'est souvent le refrain qui est sujet au changement. L'anguille dans la gerbe semble démentir cette norme. Une très grande majorité des refrains entendus sont bâtis sur le modèle :
Tradéri tradéri tra la laire
On trouve quelques exemples d'autres refrains. En particulier ceux du type :
Ah venez voir mesdames ce que j'avons trouvé
qui est celui d'une des plus anciennes publications de la chanson.
Mais celui qui surprend le plus et fait l'originalité de notre interprétation, c'est cette rengaine de Marie-Margoton. Ce qui étonne, en fait, c'est qu'il est presque impossible de déterminer son origine. Même s'il est moins fréquent, on l'entend dans des versions recueillies de ci de là, aussi bien en Haute-Bretagne qu'en Vendée, en Mayenne, en Basse ou Haute-Normandie. Il accentue encore le caractère grivois de la chanson.
Ce n'est pas la première chanson que nous publions avec un rôle joué par l'anguille. Ce n'est évidemment pas pour ses qualités gustatives (2). L'insaisissable anguille est déjà la vedette de deux chansons précédentes : « le père Boniface » (n° 179, décembre 2016) où l'animal caché sous la soutane perturbe le sermon du curé et « petites coquines » (n°199, mai 2017) où la pêche à l'anguille est déconseillée aux jeunes filles. Sans compter que son aspect serpentiforme la rattache aussi au péché originel dans l'imaginaire collectif. Comme on a déjà pu le voir, l'influence religieuse n'est jamais très loin, même dans les chansons gaillardes.
Dans notre région, c'est l'anguille qui fait l'objet de la dispute mère-fille et du jugement. Pourtant il existe des versions où une andouille a remplacé l'animal ; moins remuant mais tout aussi grivois. Dans certaines versions, occitanes le plus souvent, la métaphore animalière est abandonnée et c'est un garçon, toujours rencontré dans un champ de blé, qui oppose les deux générations. Mère et fille se disputant les amours d'un bellâtre, ça peut faire un bon sujet de roman. Mais on ne nous otera pas de l'idée que la version imagée de la querelle est bien plus intéressante.
Tout double sens mis à part, pour les personnes qui s'intéresseraient de près à la vie de cet animal voyageur, nous rappelons que notre CD « plaisirs de la table » (3) comporte aussi une chanson sur les civelles, spécialité du pays nantais, hélas aujourd'hui hors de prix. De sa jeunesse à ses aventures galantes, l'anguille est donc bien une vedette de la culture populaire locale.

Notes
1 – chanson n° 312 en octobre 2019
2 - ce qui est bien dommage. L'anguille fumée vaut bien le saumon industriel et la truite d'élevage. Peut être que la difficulté de préparation en cuisine ne joue pas en sa faveur.
3 – la rubrique « nos éditions » est la troisiième en partant de la gauche. Faute de pouvoir nous retrouver sur les différentes festivités de l'année, annulées pour les raisons que l'on sait, vous pouvez toujours commander et vous faire livrer.

interprètes : Liliane Berthe, Christine Dufourmantelle et Armelle Petit
source : Marie-Edith Rialland, de la Chapelle des Marais, enregistrée le 26 mai 2016 par Hugo Aribart
catalogue P. Coirault : L'anguille dans la gerbe (11802- grivoises)
catalogue C. Laforte : L'anguille adjugée à la jeune (I, H-08)


C'étaient la mère et la fille
Toutes deux s'en allaient glaner
Elles ont trouvé une anguille
Dans une gerbe de blé.

Marie Margoton tire lire
Prend garde à ta tire lirelire
Marie Margoton tire la
Prend garde à ton tire lirela

Elles ont trouvé une anguille,
Dans une gerbe de blé.
La fille la voudrait toute,
La mère en veut la moitié.

"Sacré garce! dit la mère,
Un procès est à juger!"

Et devant monsieur le juge,
l'affaire fut vite terminée

C'est la fille qui aura l'anguille,
La mère: la gerbe de blé!

"Sacré garce ! s'écrie la mère,
Ce procès est mal jugé,

Car vous autres, jeunes filles,
En avez tant que vous voulez.

Et nous autres pauvres vieilles,
Un p'tit bout que par charité."


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