dimanche 2 août 2020

350 - Complainte de Jules Grand (3)


Voici donc la suite et la fin de notre feuilleton de l'été. Déjà ? Ce n'est pas qu'on regrette de quitter la compagnie du grand Jules, un personnage qui n'inspire aucune sympathie. Mais on commençait à peine à s'habituer à l'évocation de cette vie en raccourci.
Raccourci est le terme le plus juste, car, tuant prématurément le suspense, nous avons suggéré la semaine passée le rôle joué par monsieur l'exécuteur des hautes œuvres dans cette affaire. Auparavant de couper court à notre histoire, il nous reste à évoquer les derniers soubresauts de l'aventure du criminel; des faits qui n'ajoutent plus rien à une vie déjà bien ternie.
Pour écouter la chanson et lire la suite:



Quittant les rivages de l'océan où il avait trouvé refuge, Grand se rapproche de Nantes. A Savenay, dans la nuit du 7 au 8 janvier 1910, il viole la jeune directrice de l'école publique des filles à qui il volait ses économies. Se réfugiant au Temple de Bretagne il blesse grièvement un jardinier qui avait découvert fortuitement sa cachette. Le lendemain c'est le jardinier du château du Plessis, à Orvault (1), qui échappe de peu à la mort. Plusieurs autres châteaux sont cambriolés à proximité de Nantes, dans les quartiers du Petit-port et de la Jonelière. Mais la fin est proche. On perd sa trace jusqu'au 14 janvier où il est repéré à La Garnache, en Vendée. Le garde-champêtre, Pierre Chaigneau et les gendarmes cernent l'auberge où il est arrêté. C'en est fini de la cavale de l'ennemi public.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Deux couplets résument son attitude en prison. Il donne d'abord de fausses identités, une tactique qui lui avait bien réussi dans le passé, puis essaye de se faire passer pour fou. Détenu à la prison de Saint Nazaire, il tente de tuer ses gardiens, le 1er février. En mars il est conduit dans le sud pour répondre de ses actes passés. A Nice, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour les crimes décrits dans le premier épisode. C'est la seconde condamnation, après celle du conseil de guerre. La troisième sera définitive. Il est condamné à mort le 18 décembre 1910 par la cour d’assises de Nantes pour l’assassinat de Clémentine Fouché, le viol de Marie Fresneau, les tentatives d’assassinat sur les jardiniers Letort et Jarnoux. L'exécution intervient le 25 mars 1911. La guillotine est dressée place Lafayette à Nantes (2). M. Anatole Deibler, le bourreau, s'est déplacé de Paris. La rumeur veut qu'il ait déclaré à son sujet : « il est moins Grand mort que vivant». 

C'est là que se termine donc l'histoire d'un des plus grands criminels de ce début du vingtième siècle, trois fois condamné à mort. De telles aventures méritaient bien une complainte. Il y en eut plusieurs composées sur le sujet (voir épisodes précédents). Celle ci est la plus complète et a été collectée à plusieurs reprises dans le département où les esprits ont été fortement marqués par ces événements.
Les coupures de presse qui illustrent cet article sont extraites du quotidien Ouest-Eclair des samedi 25 et dimanche 26 mars 1911 (source: Gallica )
Ainsi prend fin notre feuilleton, mais connaissant votre goût pour les complaintes criminelles nous ne manquerons pas d'enrichir ce répertoire ultérieurement. Si le genre a disparu sous l'effet de la médiatisation radio-télévisuelle, les archives regorgent de feuilles volantes toutes plus ou moins basées sur la même architecture, exposant des faits et des crimes à faire frémir dans les chaumières jusqu'au châtiment final.
La semaine prochaine nous renouerons avec un genre plus léger: la chanson grivoise. Bonnes vacances et à bientôt.




notes
1 – Cette fois la chronologie est respectée (voir couplets de la semaine précédente)
2 - aujourd'hui place Aristide Briand, devant l'ancien palais de justice.

interprète: Jean-Louis Auneau
sources: Gisèle Bourreau enregistrée le 21 mars 2003 à Oudon par Hugo Arribart - Lucie Rastel enregistrée le 29 mai 1981 par Raphael Garcia à Kerbourg en St Lyphard – Texte communiqué par Vincent Morel d'après M. Piquet, enregistré à la Meilleraye de Bretagne par Patrick Bardoul – autre collecte: François Baholet, enregistré en Brière par Joseph Gervot

suite et fin (couplets 25 à 36)

Une directrice d'école
A du subir l'horreur
De l'ignoble passion folle
De l'odieux malfaiteur
Et de plus, le brigand
Lui vole deux cent francs

Laissant la pauvre fille
Presque morte de peur
Un souvenir de famille
Il lui laissa d'ailleurs
Les quinze francs d'abord
Puis une montre en or

Jules Grand se réconforte
Puis, étant rassasié
Vers le Temple il se porte
C'est pour se reposer
Une serre de jardinier
Lui servit de sommier

Monsieur Letort arrive
Vers sept heures du matin
Sans lui crier; qui vive !
Le féroce assassin
Lui tira sauvagement
Un coup à bout portant

Enfin le bandit se sauve
Du coté de Plessis
Comme une bête fauve
Il se cache la nuit
En attendant le jour
Se blottit dans un four

Surpris dans cette posture
Jules Grand s'émut pas trop
Le jardinier, peu sur
S'enfuit presqu'aussitôt
Le bandit tire un coup
De fusil sur Jarnoux

Près de la Jonnelière
Il est traqué partout
Les forces policières
Se démènent comme tout
Il se produit un cas
Qui sortit d'embarras

Jules Grand plus ne se cache
Il rentre en plein jour
Là-bas à la Garnache
On le pince à son tour
Cerné mais comme il faut
Chez la dame Raveleau

Avertis, les gendarmes
Se méfient du bandit
C'est munis de leurs armes
Qu'ils tombent dessus lui
Le bandit ne doit plus nuire
Il faut bien en finir

On le prend, on l'enferme
Au fond de la prison
Jules Grand fit l'hypocrite
Par devant l'instruction
Mais Grand au petit jour
Voulut jouer un tour

Le bandit se révolte
Il veut tuer ses gardiens
Pour ce faire il récolte
Ce qu'il mérite bien
On l'encercle de fers
En attendant Deibler

Pour tous ces crimes infâmes
Qu'il commit de tous côtés
Partout on le réclame
Pour le décapiter
Pour Grand, pas de pardon
Ta tête roulera dans le son.

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