dimanche 5 juillet 2020

346 – l'infanticide


Changement de décor: la semaine dernière nous fredonnions une chanson qui parlait d'un enfant jeté dans une rivière, sur un mode facétieux et avec une fin heureuse. Cette semaine nous allons chanter l'histoire d'un enfant jeté dans une rivière, en abandonnant le ton guilleret pour celui du drame. La conclusion n'est heureuse pour personne dans cette complainte qui aborde d'une toute autre façon, plus réaliste, le thème de l'infanticide. Nous quittons le monde fabuleux des grenouilles et des petits poissons pour l'atmosphère pesante et moralisatrice d'une justice expéditive.
Pour écouter la chanson et lire la suite:



Il ne s'agit pas à proprement parler d'une complainte criminelle au sens où on l'entend habituellement, c'est à dire relatant un fait divers précis. De celles où l'on donne le nom des victimes et celui de l'assassin. La complainte est souvent composée juste après un crime et traitée comme une information croustillante pour le bon peuple amateur de sensations fortes.
La chanson de l'infanticide dénoncée par la voisine préserve l'anonymat des protagonistes. Elle n'a pas été composée pour une circonstance particulière. Elle a plus un caractère moralisateur pour l'édification des jeunes filles sur les conséquences d'actes irréfléchis. Nous avons là deux catégories différentes d'expression populaire.
Ce texte a été retrouvé dans plusieurs régions éloignées l'une de l'autre. Il ne fait donc référence à aucun événement en particulier; même si ce genre de situations dramatiques a pu se répéter ici et là. Et même si une localisation géographique plus ou moins précise vient étayer sa réalité. Le nouveau né est ici jeté dans “la rivière de Nantes”. Une autre version précise: “Dans la rivière de l'Erdre”. En effet, la ville de Nantes ne manque pas de cours d'eau, confluent d'un fleuve, la Loire, de deux rivières : l'Erdre et la Sèvre et de plusieurs autres de moindre importance. On pourrait donc croire à un drame parfaitement localisé si ce n'était le fait que partout ailleurs en France (1) le texte reprend le même déroulement. Preuve qu'une chanson type a pu être adaptée à un événement local et non le contraire.
Chose étonnante pour un sujet aussi grave, la chanson a été adaptée par endroits comme support à la danse. C'est le cas en Morbihan gallo, où elle est connue avec le titre “la fille de roses” et se chante sur le rythme d'un hanter dro. Les faits énoncés et leur conclusion n'incitent pourtant guère à l'optimisme.
Nous évoquions la semaine précédente le taux de mortalité élevé des jeunes enfants. Dans cette mortalité il faut bien inclure ces procédés que la morale réprouve. A défaut d'avoir pu “faire passer” une grossesse non désirée, l'accouchement offrait l'opportunité de se débarrasser de l'intrus en le déclarant mort-né ou, encore plus sournoisement, en ne déclarant rien du tout.
Ce procédé expéditif est le plus souvent le fait de jeunes filles, avec ou sans le consentement des parents. Conséquence d'une erreur de jeunesse ou d'un viol, le statut de mère célibataire rejetée par l'ensemble de la famille et de la société pouvait inciter à abandonner l'enfant ou carrément le faire disparaître. Pour cela il fallait que la maternité puisse être cachée à la famille et au voisinage.
Sinon, c'était s'exposer à la dénonciation d'une voisine prompte à prévenir les gendarmes.
Probablement pour rendre le geste encore plus odieux la chanson multiplie les détails sordides qui vont jusqu'à l'exécution finale. C'est tout d'abord la fille qui tente de se justifier en se réclamant d'un droit de vie et de mort sur sa progéniture. Un argument qui nous parait indéfendable aujourd'hui mais pas si surprenant dans un contexte ancien. C'est parfois dit très crûment:
Si j'ai eu des enfants, sont-ils de vos affaires ?
J'suis maître de les tuer, puisque j'en suis leur mère. (2)
Le pluriel employé ici fait référence au meurtre non pas d'un enfant mais de jumeaux, renforçant encore l'aspect répugnant de la meurtrière:
... grosse de deux enfants
Hélas ! la malheureuse, tous deux les a détruits (2)
Autre détail cruel est l'intervention de la mère qui propose beaucoup d'argent pour délivrer sa fille des griffes de la justice. C'est une façon de nous faire comprendre que l'infanticide n'est pas une fille du peuple, une pauvre fille dans la misère, mais rien moins qu'une débauchée. Au cas où nous ne l'aurions pas bien saisi, nombreuses sont les chansons qui ajoutent un dernier couplet en forme de morale:
Vous, filles de quinze ans,
Sur moi prenez exemple :
N'allez point l' soir aux danses,
Ni z'au bal (e) la nuit,
Car voilà ce qu'est cause
Que je m'en vas mourir.
Ce couplet vient des collectes d'Achille Millien dans le Morvan. Mais on le retrouve mot pour mot dans la plupart des versions en Haute-Bretagne.

notes
1 - et jusque dans le Piémont, en Italie ou Nigra en a noté deux versions (Canti popolari del Piemonte, Constantino Nigra - 1888 – page 76)
2 – noté par Victor Smith - Chants populaires du Velay et du Forez, dans la revue Romania en 1881 – les victimes sont aussi des jumeaux dans la version du recueil de contes et chansons bretonnes de Oscar Havard.

interprète: Françoise Bourse
source: d’après la version recueillie par Pierre Guillard à Couffé (44), auprès de Marie-Antoinette Perrouin, avec des emprunts à la version chantée par Jeannette Maquignon, de Ruffiac (56)
catalogue P. Coirault: L’infanticide dénoncé par la voisine ( 9714 - Parricides, fratricides…)
catalogue C. Laforte: Le meurtre de la fille-mère dénoncé (II, A-23)

1. A l’âge de quinze ans
Je me fus trouvée grosse
Trouvée grosse d’un enfant
Et n’osant pas le dire
Et n’osant pas le dire
Pour m’en débarrasser
Dans la rivière de Nantes
Je m’en fus le jeter

2. Personne ne m’avait vue
Que ma proche voisine
Tout droit elle s’en fut
Prévenir la justice
Monsieur de la justice
Vous ne savez donc pas
Ce qui se passe en ville
On ne vous le dit pas

3. La justice elle s’en fut
Tout droit de chez la belle
Bonjour, bonjour la belle
Comment vous portez-vous
Monsieur de la justice
J’n’ai point à faire à vous

4. Si j’ai eu un enfant
N’en suis-je pas la mère
De mon corps et de mon sang
N’en suis-je pas la maîtresse
Allez, allez la belle
Ne soutenez point tant
A pieds ou à cheval
Vous marcherez devant

5. La mère qui la suit
Comme une mère folle
Les cheveux sur son dos
De l’argent plein sa poche
Monsieur de la justice
Rendez-moi mon enfant
J’vous compterais de suite
De l’or et de l’argent

6. Ni pour or ni pour argent
Vous n’aurez votre fille
Dans la verte prairie
Y’a du bois alentour
Elle y sera brûlée
Demain au point du jour
Elle y sera brûlée
Demain au point du jour.

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