dimanche 21 juin 2020

344 - La bigueurnoise


Vous reprendrez bien un peu de cresson ?! On ne va pas vous raconter de salades, c'est un thème qui est souvent au menu des chanteurs et chanteuses de traditions. La preuve: nous vous en avons déjà présenté une version (1). Comme pour beaucoup de chansons très répandues, les différences peuvent être importantes de l'une à l'autre. Si pour le fonds de l'histoire on reste dans les nuances, ce sont les musiques et les refrains qui font toute la richesse de ce répertoire.
Pour écouter la chanson et lire la suite:



Qu'est ce qui fait la popularité d'une chanson ? C'est parfois bien difficile à dire. Par exemple, on n'a toujours pas compris pourquoi la chanson des trois canards tient la tête du “hit parade” depuis des générations. Pour la fille au cresson, on peut plus facilement risquer une explication. Le bon tour joué par la jeune fille aux trois galants, surs de leur fait et prêts à profiter de la situation, justifie la reprise de ce thème dans toutes les régions. Chacune a ainsi pu adapter l'histoire à ses supports musicaux qu'ils soient à danser, à marcher ou simplement à écouter.
Notre secteur de collectes ne manque pas d'exemples de cette fille au cresson. Pour ne pas échapper à la règle on la retrouve assortie à toutes les sortes de refrains qui accompagnent habituellement l'histoire. Ce qui confirme l'intense circulation de cette chanson. Celle que voici a la particularité de reprendre le plus ancien refrain associé à ce texte, publié pour la première fois en 1712.
Auparavant essayons de répondre à quelques questions. Peut on se noyer en allant chercher du cresson ? Nous ne sommes pas suffisamment experts en botanique pour affirmer que les cressonnières sont rarement situées aux bords de rivières ou trous d'eau profonds. Comme dans la plupart des chansons qui parlent d'une fille à la fontaine la chute est plus surement symbolique. On vous renvoie à une chanson précédente pour des précisions sur ce thème (j'avais une belle mère – chanson n° 341). La fille au cresson s'est elle mise dans une situation embarrassante ? La noyade est elle réellement le péril qui la guette ? Heureusement la cavalerie arrive, pour une fois, à temps. Comme d'habitude les personnages vont par trois. Pourquoi ce chiffre est-il si permanent dans la tradition ? Trois cavaliers, trois, filles, trois amants...et même trois canards !. Tout semble aller par trois. Loin de nous l'idée d'y chercher uniquement une relation avec la sainte trinité. Faut pas pousser, quand même, et toujours chercher des explications ésotérico-mystiques. Cependant cette dominante du chiffre trois reste un mystère insondable, comme le trou d'eau dont on retire notre héroïne.
Le seul argument qui n'ait rien de mystérieux dans cette chanson est la façon très adroite dont la jeune fille se tire des pattes de ses “sauveteurs”:
Tirez, tirez, dit-elle, après c’la nous verrons...
...est sans doute le vers qui résume le mieux la situation et toute la chanson. En fait de récompense, la belle se contente de leur offrir la recette du poison au cresson. Peut on vraiment faire confiance à des barons ? Elle a sans doute raison de s'en tirer ainsi.
Revenons maintenant à un autre mystère, celui du refrain. Parmi la quantité de refrains associés à cette chanson, celui ci a perduré dans la tradition populaire après avoir été imprimé pour la première fois dans les années 1710 (2). Comme pour une de nos précédentes chansons on peut constater que sa présence dans l'ouest de la France a pu servir de tremplin vers les rives lointaines du Canada, où les glin, glin, glon et autres bibournoises sont bien présents, pas seulement dans cette chanson type. Si les onomatopées pourraient faire croire qu'il y a quelque chose qui cloche, le mystère s'épaissit autour de cette “bigueurnouaise”. D'une version à l'autre de la chanson elle est tantôt baptisée bibournaise, bigournaise ou bigarnaise. Doit-on y voir une origine béarnaise ? De la salade est on passé à la sauce ? Bien malin, ou bien savant qui pourrait le dire. Les études que nous avons pu aborder sur ce texte (celle de Coirault en particulier) restent muettes sur le sujet. Tout juste trouve-t-on dans des textes anciens une expression: “être coiffé à la bigarnaise” qui semble être une façon de se moquer de la mode et des convenances. Voilà qui pourrait tout à fait convenir à notre jeune rescapée dont l'attitude effrontée n'était pas celle attendue par les trois barons.

Et voici donc à nouveau un commentaire de chanson qui vous laisse sur votre faim (de cresson ?). Il reste plus de questions que de réponses ! En cette période où les plateaux de télévisions sont envahis de scientifiques-experts-spécialistes qui affirment haut et fort leurs certitudes...de ne rien savoir, nous ne voulons pas tomber dans ce travers. Le domaine de la chanson traditionnelle a trop souvent donné lieu à des explications saugrenues ou fumeuses. Dastum 44 est une association de passionnés, mais nous ne sommes ni des exégètes ni des experts. Voilà pourquoi nous prenons une nouvelle fois la précaution de vous rappeler que ces commentaires n'ont aucune prétention scientifique et doivent être pris le plus souvent au second degré. On peut être sérieux sans se prendre au sérieux. Nous ne cherchons pas à élaborer des théories sur les chansons; simplement vous faire partager notre passion et vous inciter à chanter.
Eh bien chantez maintenant !

notes
1 – chanson n° 189 en février 2017
2 – cf: Patrice Coirault, formation de nos chansons folkloriques, tome 2, page 351. L'étude sur la fille au cresson va des pages 338 à 353

interprètes: Annick Mousset avec Isabelle Maillocheau, Janick Péniguel, Aurélie Aoustin
source: collectes de Janig Juteau à Campbon , et d'Arthur Maillard auprès de Marguerite Gendron-Mabilais, de Bouvron
Catalogue P. Coirault: la fille au cresson ( 1722 – petites aventures au bord de l'eau)
catalogue C. Laforte: I, H-04, la fille au cresson

Quand j’étais chez mon père
Petite à la maison et glin, glin, glon
On m’envoyait à l’herbe pour cueillir du cresson et glon, la bigueurnouaise
Sans avoir des fraises, des pommes et des figues, bon
N’y a-t-il pas de la glin, glin, glon, la digue d’en haut, gazouillons l’alouette
Et bon, bon, bon, la belle, balançons, bigueurnouaise

On m’envoyait à l’herbe
Pour cueillir du cresson et glin, glin, glon
La fontaine était creuse, coulée je suis au fond et glon, la bigueurnouaise
Sans avoir des fraises, des pommes et des figues, bon…

Sur le grand chemin passent trois cavaliers barons…

Ils m’ont demandé : belle, pêchez-vous du poisson…

Comment en pêcherais-je, coulée je suis au fond…

Que donneriez-vous, belle, si nous vous retirons…

Tirez, tirez, dit-elle, après c’la nous verrons…

Une fois qu’elle fut tirée, la belle s’mit à chanter…

Prenez, prenez, dit-elle, la mer et les poissons…

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