dimanche 19 avril 2020

336 - Saint Alexandre


Pour une fois nous serons en accord avec le calendrier. Voilà qui nous change un peu de nos mauvaises habitudes de vanter le charme de nos stations balnéaires au mois de janvier et d'entonner des chants de Noël en plein mois de juillet. La Saint Alexandre tombe le 22 avril, mais il n'y a pas de saison pour chanter cette prière très profane. Elle est associée aux mariages et le plus souvent réservée aux repas de noces; plutôt vers la fin. Elle semble surtout connue dans l'ouest de la France.
Pour écouter la chanson et lire la suite:

Le calendrier ne manque pas de saint patrons. Chaque profession a le sien ou la sienne. Il est aussi des saints qui étendent leur protection à toute une catégorie sociale. Le marketing a même fait de Saint Valentin un bienfaiteur des fleuristes, et accessoirement des amoureux (ou l'inverse). Dans ce domaine, il a damé le pion à Sainte Agnès, dont la clientèle se limite aux fiancé(e)s, ou à Saint Amour. Les jeunes filles à marier restent très attachées à Sainte Catherine. Saint Nicolas, protecteur multi-cartes (1), compte dans son portefeuille les vieux garçons. Rien d'officiel, en revanche, pour les vieilles filles. Il reste, bien sur, la possibilité d'aller brûler des cierges ou piquer des épingles dans le pied de la statue de tel ou telle élu(e) à la renommée locale, dans l'obscurité rassurante d'une chapelle.
La chanson de Saint Alexandre aborde le sujet sous un tout autre aspect: celui de la moquerie. Pourquoi Saint Alexandre ? Officiellement celui ci n'a aucune profession sous sa coupe. Si l'on en croit certains, c'est peut être dans l'étymologie qu'il faudrait rechercher. Alexandre a une origine grecque basée sur Andros: homme et Alexein, avec un double sens: qui protège ou qui repousse. Alexandre qui repousse les hommes ? Est ce la raison de son invocation dans la chanson ?
Nous n'avons pas trouvé beaucoup de traces de celle ci dans les collectes. Elle est absente des recueils anciens, y compris ceux consacrés au folklore du mariage. Mais elle a été notée en 1968 par Louisette Radioyes à Saint Congard (2) sous une forme identique à celle que nous vous proposons. Elle a aussi été entendue à plusieurs reprises dans le pays d'Ancenis (voir texte joint) ainsi qu'à la limite nord du département de Vendée.
Dans la tradition, plusieurs chansons donnent la vedette aux “vieilles filles”, soit pour regretter d'avoir trop fait la difficile et refusé des propositions, soit pour railler le comportement de cougar en recherche de chair fraîche. Apparemment, cette supplique à Saint Alexandre aurait une origine plus récente. Mais ce que nous appelons “tradition orale” n'est pas un bloc monolithique. Elle est faite de composantes issues d'âges, de milieux, d'histoires, de sociétés...à la fois complémentaires et différentes. Que ces sources variées se retrouvent aujourd'hui amalgamées dans nos archives pourrait nous faire croire à l'existence d'une tradition uniforme que d'aucuns qualifient un peu vite de “bon vieux temps”. Il n'en est rien. C'est ce qui nous permet de passer d'une semaine à l'autre de complaintes très anciennes à des expressions beaucoup plus modernes. Rien n'est figé dans notre patrimoine immatériel et tout évolue dans le temps. C'est très bien comme ça et ce n'est pas fini !
Après la fête, adieu le saint. La semaine prochaine nous aborderons donc un tout autre sujet.

notes
1 – nous en avons déjà parlé avec la légende de St Nicolas (chanson n° 276 en décembre 2018) – Nicolas s'occupe aussi, entre autres, des bouchers, des marins, des voyageurs, des écoliers, des étudiants, des kinés ou des marchands de vin...!
2 – Traditions et chansons de haute-Bretagne, tome 2 – Louisette Radioyes (GCBPV 1997) – chanson 132, page 171

interprète: Jean Ruaud
source: version chantée par Félix Ruaud, de Guenrouet (44)
non reprise dans les catalogues

Refrain:
Saint Alexandre,
Priez pour nous
Nous n'pouvons plus attendre
Donnez nous des époux

1.
Ayez pitié de tant de vieilles filles,
Qui sous le fard cachent leur vieille peau
Elles ont été beaucoup trop difficiles
Et maintenant elles sont sur le carreau
2.
Depuis le temps qu'elles font la vaisselle
Elles voudraient bien embrasser un mari
Sécher des couches sur deux rangs de ficelle
Y-a pas de bébé pour y faire pipi

Seront-elles donc des tantes à héritage
Pour imiter ces dames aux chapeaux verts
Et puis toujours attendant le partage
Elles traîneront le chien-chien à sa mémère

Une autre version, chantée en janvier 2000 par Marie-Louise Fourrier, de Riaillé (Loire-Atlantique) à Elisabeth Carroget et Marie-Thérèse Renouard

Saint-Alexandre priez pour nous
Nous n’voulons plus attendre, donnez-nous des époux (bis)

Pitié, mon dieu, pour tant de vieilles filles
Qui sous leurs fronts, cachent de vieilles peaux
Elles ont sans doute été trop difficiles
Et les voilà restées sur le carreau

Qu’il s’appelle Jules, Oscar ou Honoré
Qu’il soit barbu, joufflu ou édenté
Qu’il soit ministre, maçon ou chiffonnier
Tel qu’il sera, je saurai bien l’aimer

Saint-Valentin, faites que demain, il vienne
Ce cher amour, se mettre à mes genoux
Saint-Valentin, faites que demain matin
Par le courrier, il me soit annoncé

Et que surtout, il ait des qualités nombreuses
Pour compenser tous mes défauts charmants
Et que surtout, il rende sa femme heureuse
Ça vaut bien ça d’puis le temps que je l’attends

Nous désirons (quand) même, un mari modèle
Berçant les p’tits, quand ils pleurent la nuit
Moulant l’café, essuyant la vaisselle
Cirant l’parquet, préparant la cuisine.

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