Tout ça pour ça ! Après plusieurs semaines passées à chercher le gendre idéal pour les uns, le mari parfait pour les autres, nous avons vécu les péripéties de mariages sortant de l'ordinaire ou dont l'organisation laissait à désirer. Les voilà maintenant mariés. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas vraiment si on en croit les récriminations du jeune marié qui regrette ouvertement le temps passé ; et qui le chante.
Pour écouter la chanson et lire la suite :
On pourrait croire que la situation décrite dans cette chanson est l'exception ; un ilot de marasme dans un océan de félicité. Pourtant, les statistiques ne mentent pas. Elles nous enseignent que, parmi des milliers de chansons traditionnelles, celle ci est l'une des plus interprétées. Elle figure dans le top 10 des chansons les plus recueillies, collectées, enregistrées...Que ce soit au temps des folkloristes du 19è siècle ou dans celui, plus proche de nous, du magnétophone à cassettes, ce thème est indéniablement l'un des plus chantés. Serait-il donc le reflet d'une réalité plus répandue qu'on le croit ? Ou bien cette chanson sert-elle à conjurer un mauvais sort redouté par des époux pas très rassurés d'avoir quitté le célibat pour endosser des responsabilités familiales ?
Si ce texte très répandu a donné lieu à de nombreuses versions sur des mélodies variées, elles présentent des constantes quasi immuables. D'abord, le mari part au travail « sans boire ni manger », ce qui n'est pas nécessairement inhabituel. Le petit déjeuner tel que nous le connaissons est une habitude plus récente qu'on ne le croit. Les travaux des champs donnaient plus souvent place à une pause casse-croute en milieu de matinée. C'est donc plutôt cette absence qui serait signalée.
Ensuite, la phrase :
Les os sont sous la table, si tu veux les ronger
est présente dans pratiquement toutes les versions connues.
Faut-il voir dans ce texte un rappel à l'ordre à l'usage des jeunes époux ? Le thème n'est pas tant de rappeler que « c'est l'homme qui porte la culotte » et malheur à ceux qui se laisseraient dominer. Ce qui est en jeu ici c'est le partage des tâches dans le couple. En tournant en dérision ce jeune marié qui est obligé de faire lui même sa soupe, c'est le statut de la femme au service de son mari qui est rappelé. On aura beau s'offusquer d'une présentation sexiste et passéiste, il faut être conscient que cet état a perduré fort longtemps et est encore trop souvent présent, si ce n'est dans les faits mais dans les mentalités. Quoi qu'on en pense on aurait tort de se priver de le chanter. Le ton ironique de la chanson se prête bien à interpréter au second degré ce qui pouvait autrefois être perçu comme un avertissement bien réel.
Faute d'un ensemble de témoignages précis sur les circonstances de son interprétation, on peut supposer que cette chanson devait facilement trouver place dans les repas de mariage. C'est le genre de chansons que parents ou amis adoraient placer comme pour donner des regrets aux jeunes époux de leur nouvelle situation. Car c'est bien de regrets dont il s'agit avec ce refrain
Pourquoi se marie-t-on,
On est si bien étant garçon
refrain le plus souvent associé à ce texte. A tel point qu'il devrait lui donner son titre, au lieu de se contenter du « quand j'étais chez mon père » qu'on retrouve au début de plusieurs autres thèmes.
Quel que soit le sérieux du sujet des chansons cela n'empêche pas leur utilisation dans des circonstances festives. Nous avons parlé du repas de noces. Pour celle ci c'est au bal qu'on a pu l'entendre. Dans ses notes Abel Soreau n'oublie pas de préciser qu'elle « sert de Ronde à Mesquer ». Cette localisation correspond à ce qu'à son époque, on n'appelait pas encore « rond paludier ».
J-L. A.
interprètes : Bruno Nourry, réponses : Roland Guillou, Jean-Louis Auneau, Dominique Juteau
source : Vieilles chansons du pays nantais – Abel Soreau – Dastum 44 (2024) Air 207
noté en juillet 1907 par Bernard Chancerelle au camp de Coëtquidan (56) – chanté par le caporal François Duchêne de Mesquer, au 65e de ligne 13e Cie
Catalogue P. Coirault : Les regrets du garçon mal marié (Maumariés - N° 05803)
Catalogue C. Laforte : Garçon à marier (I, E-04)
Quand j'étais chez mon père, Garçon z'à marier ( bis
N'ayant rien d'autre à faire, qu'une femme à chercher.
Refrain :
Hélas ! pourquoi s'y marie-t-on,
On est si bien étant garçon.
À présent, j'en ai t'une, qui me fait enrager.
Ell' m'envoie t'à l'ouvrage, sans boire ni manger
Quand j' reviens de l'ouvrage, tout mouillé, tout glacé
Je m'assois su' la porte, comme un pauvre étranger
- Rentre, petit Jean rentre, rentre te réchauffer
Soupe, petit Jean soupe, pour moi, j'ai bien soupé
J'ai mangé deux oies grasses, et trois pigeons lardés
Les os sont sous la table, si tu veux les ronger
Petit Jean baiss' la tête, et se met à pleurer
Pleure, petit Jean pleure, et moi je vais chanter.
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