dimanche 25 janvier 2026

495 - M'en revenant de la gentille Rochelle

 « J'ai pas choisi mais j'ai pris la plus belle », C'est une formule que vous avez surement déjà entendue ou même chantée. Tellement connue qu'elle est parfois déconnectée de son origine. Nous voilà donc revenu à la source. Et puis cette chanson va nous changer un peu. Non pas de thème ; l'amour, toujours l'amour et ses péripéties. Mais de localité puisque sur ce site où la ville de Nantes est souvent mise à l'honneur nous laissons aujourd'hui la place à La Rochelle.

Pour écouter la chanson et lire la suite: 

Nantes, Bordeaux et La Rochelle sont les trois villes les plus présentes dans la chanson traditionnelle francophone (hormis Paris, bien sur). Nous ne serons donc pas surpris de les retrouver toutes les trois en cherchant à comprendre le sens plus ou moins caché de cette histoire d'amour peu connventionnelle.

Cette chanson est tellement répandue que même son incipit (1) hésite entre plusieurs versions. La plus fréquente c'est celle ci, que La Rochelle y soit qualifiée de gentille ou de jolie. Mais de nombreuses autres débutent ainsi :

M'en revenant de Paris la Rochelle

et il semble bien que les plus anciennes versions connues et imprimées, datant du XVè siècle, débutaient de cette façon. Pour être complet sur ce sujet nous allons encore faire référence à ces villes les plus chantées. En effet, on trouve aussi des versions qui débutent par

En m'en venant de Nantes à la Rochelle, ou encore

M'en revenant de Bordeaux, la Rochelle

Ce qui corrobore notre assertion sur la présence dominante des ports de l'Atlantique dans la chanson francophone. Et toc !

Pour clore le sujet il faudrait encore ajouter les plus anonymes « En revenant de boire bouteille » ou

« Un beau matin m'en fus me promener », laissant à quelque canadien oublieux de ses origines un plus rare « En revenant de Paris et de Londres »

Mais l'intérêt de ce texte ne se limite pas à son introduction. Il nous décrit une situation assez ambiguë où on est bien en peine de savoir ce qui s'est réellement passé. Patrice Coirault, par exemple, l'a incluse dans la catégorie des « rapts ». Ce qui ne nous semble pas si explicite. En revanche, ce qui est bien plus intéressant c'est ce refus de boire l'eau de la claire fontaine. Que symbolise cette eau prétenduement pure et pourquoi la belle se met-elle à boire à plein verre une fois retournée chez son père ?

Se basant sur l'étude des versions recueillies outre-Atlantique, le folkloriste Marius Barbeau (2) a émis une hypothèse que voici :

« En roman de chevalerie, on peut s'attendre à tout, surtout l'invraisemblable. Ce brigand magnanime cède au désir de la belle ; il la reconduit au logis de son père...Pour en finir, la gamine, devant toute sa parenté, se paie la tête du nouveau Don Quichotte en buvant à plein verre à sa santé. Pourquoi ? Parce qu'il n'a rien osé, le naif. »

Cette explication est confirmée par différentes conclusions entendues ici et là. Le galant
Lui a promis de coucher avec elle / dans un beau lit tout garni de dentelle,

dans la chanson interprétée par André Picaud, de Josselin, sur la cassette de la Bogue d'or 1990 (3)

Dans des chansons du répertoire poitevin, la belle boit souvent

à la santé de mon père et ma mère

à la santé du Lourdaud qui me mène

Plus curieusement, en Normandie (4) on a trouvé une fin encore plus abrupte :

Belle vous êtes pucelle /
Ce n'est pas votre affaire /

J'ai trois enfants qui ont chacun leur père

Les refrains qui accompagnent ce texte sont trop variés pour qu'on se permette de les répertorier. Ce sont souvent des refrains de chanson à boire, ce qui nous donne une idée de son origine. Mais les refrains à tendance maritime ne manquent pas, particulièrement en Amérique francophone où la chanson aurait été une des préférées des rameurs et autres voyageurs qui ont propagé notre folklore de l'embouchure du Saint Laurent au Mississipi.

Les habitués des doubles sens dans les chansons traditionnelles ne manqueront de faire remarquer que « passer la rivière » peut avoir une toute autre signification que celle prise au premier degré. Voilà qui nous ramène aux explications données précédemment. Marius Barbeau aurait donc vu juste.

Quel que soit le sens de la chanson, c'est un air à danser, qui est utilisé ici pour le bal paludier. Eh bien dansez maintenant !


notes

1 - c'est juste pour faire savant et montrer qu'on a des références. Se contenter de parler du début de la chanson aurait-il paru trop insipide !?

2 – Marius Barbeau, En roulant ma boule, deuxième partie du répertoire de la chanson folklorique française au Canada – éditions des musées nationaux du Canada (1982) – pages 69 et suivantes

3 – chanson n°2, face A – cassette éditée par Dastum et le Groupement Culturel Breton des Pays de Vilaine

4 – apprise d'un cordier d'Yport par Edouard Moullé, harmonisée et publiée dans « Cinquante chants populaires recueillis en Haute-Normandie » (1890)


interprètes : Janick Péniguel, réponses : Annick Mousset, Aurélie Aoustin, Frédérique Pipolo

source : Le trésor des chansons populaires folkloriques recuillies au Pays de Guérande, Fernand Guériff, Tome1 page 207 – chant n° 97 du fonds Gustave Clétiez

catalogue P. Coirault : Le cavalier revenant de La Rochelle (1325 – rapts)

catalogue C. Laforte : I, K-4 – M'en revenant de la jolie Rochelle



M'en revenant de la gentille Rochelle (bis)

J'ai rencontré 80 demoiselles

Gentil marinier passe-moi la rivière

Charmant matelot passes moi dans ton bateau


J'ai pas choisi mais j'ai pris la plus belle...

Je l'ai montée derrière moi sur ma selle....

J'ai fait cent lieues sans parler avec elle....

Au bout d'cent lieues la belle demande à boire...

Je l'ai menée près d'une fontaine d'eau claire...

Quand elle fut là, la belle voulut point boire

Je l'ai menée au château d'chez son père...

Quand elle fut là, la belle but à pleins verres

De ce bon vin qui fout les hommes par terre

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